Sylvia Day
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Nov 7, 2012  •  J'ai Lu  •  9782290064672

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Épisode 1

— Il faut aller fêter ça !

Cette suggestion ne me surprit pas. Cary Taylor, mon colocataire, cherchait toujours le moindre prétexte pour faire la fête, c’est ce qui faisait son charme.

— Boire la veille de mon premier jour de travail n’est pas une bonne idée, objectai-je.

— Allez, Eva…

Assis en tailleur sur le parquet du séjour, au milieu d’une demi-douzaine de cartons de déménagement, il me gratifia de son sourire le plus charmeur. Nous venions de passer plusieurs jours à trimer mais, à le voir, on ne s’en serait pas douté. Grand brun aux yeux verts, Cary était le genre d’hommes qui demeure séduisant en toutes circonstances. Si je n’avais pas eu autant d’affection pour lui, je lui en aurais certainement voulu.

— Je ne te propose pas de prendre une cuite, insista-t-il. Juste un verre ou deux. On se pointe pour le happy hour et on sera de retour ici à 20 heures au plus tard, promis juré.

— Je ne suis pas sûre d’être rentrée à 20 heures. Une fois que j’aurais chronométré le temps qu’il me faut pour me rendre au boulot à pied, je compte faire un tour au club de gym.

— Marche vite et fais du sport encore plus vite, me conseilla-t-il en arquant si parfaitement un sourcil que je ne pus m’empêcher de rire.

Un jour, ce visage ferait la une des magazines de mode du monde entier, j’en étais convaincue.

— Que dirais-tu de demain après le boulot ? tentai-je de négocier. Si je survis à ma première journée de travail, ça nous fera deux trucs à fêter au lieu d’un.

— Vendu. Du coup, je vais pouvoir étrenner notre nouvelle cuisine dès ce soir.

— Heu… super.

Cuisiner est l’un des grands plaisirs de Cary, mais ne fait malheureusement pas partie de ses talents.

— Les plus grands chefs tueraient pour avoir une cuisine pareille, assura-t-il. Impossible de rater quoi que ce soit avec ce matos.

J’étais plus que dubitative. Je n’avais pas le temps de me lancer dans une conversation culinaire et j’adressai un signe de la main à Cary avant de filer.

À peine franchie la porte du grand hall surmontée de sa marquise de verre ultramoderne, les bruits et les odeurs de Manhattan m’assaillirent, attisant mon envie d’explorer la ville. J’avais traversé tout le pays depuis San Diego, et je me retrouvais projetée dans un autre monde.

San Diego, New York. Deux grandes métropoles : la première, éternellement ensoleillée et nonchalante, la seconde, pleine d’une énergie frénétique. Quand je rêvais de New York, je m’imaginais vivre dans l’un de ces immeubles à perron de pierre si caractéristiques de Brooklyn. En bonne fille obéissante j’avais atterri dans l’Upper West Side. Si Cary n’avait pas emménagé avec moi, je me serais retrouvée toute seule dans cet immense appartement dont le loyer mensuel dépassait le revenu annuel de la majorité des Américains.

— Souhaitez-vous un taxi, mademoiselle Tramell ? s’enquit le portier.

— Non, merci, Paul. Je vais marcher.

— Le temps s’est un peu rafraîchi. Ça devrait être agréable.

— On m’a conseillé de profiter de la douceur de juin avant la canicule.

— Un conseil judicieux, mademoiselle Tramell.

Je profitai du calme relatif de ma rue bordée d’arbres avant de plonger dans l’effervescence de Broadway. Bientôt, espérais-je, je me fondrais complètement dans le décor. Pour l’heure, je ne me sentais pas encore dans la peau d’une New-Yorkaise. J’avais l’adresse et le job, mais je me méfiais encore du métro, et ma technique pour héler un taxi laissait à désirer. Je m’efforçais de ne pas promener autour de moi des yeux ronds de touriste. Ce n’était pas facile. Il y avait tant à voir et à découvrir.

Mes sens étaient en permanence sollicités – gaz de pots d’échappement se mêlant aux effluves de nourriture des chariots à hot-dog stationnant sur les trottoirs, cris des vendeurs ambulants répondant à la musique des artistes de rue, infinie variété des physionomies, des styles vestimentaires, des accents et des merveilles architecturales. Quant à la circulation automobile… Je n’avais jamais vu un flux aussi dense.

Il se trouvait toujours une ambulance, un camion de pompiers ou une voiture de patrouille pour fendre, toutes sirènes hurlantes, ce vibrant serpent métallique. L’aisance avec laquelle les camions de ramassage des ordures brinquebalants et les camionnettes de livraison naviguaient dans les étroites ruelles me laissait béate d’admiration.

Les New-Yorkais traversaient ces flots tumultueux avec une facilité déconcertante. Les nuages de vapeur qui s’échappaient des bouches d’incendie et des soupiraux au ras du trottoir n’éveillaient plus chez eux le moindre frisson romantique, et la vibration du bitume au passage du métro souterrain ne leur tirait pas un battement de cils, alors que je souriais comme une idiote.

Au cours du trajet jusqu’à l’immeuble où j’allais travailler, je m’appliquai donc à adopter une attitude cool. Côté boulot, du moins, j’avais mené ma barque comme je l’entendais. Je tenais à gagner ma vie sans bénéficier d’un quelconque coup de pouce, ce qui signifiait commencer tout en bas de l’échelle. À partir du lendemain matin, je serais l’assistante de Mark Garrity chez Waters, Field & Leaman, l’une des agences de pub les plus prometteuses du pays. Mon beau-père, le magnat de la finance Richard Stanton, n’avait pas caché sa déception quand j’avais accepté ce poste. Si j’avais été un peu moins fière, avait-il déclaré, j’aurais pu travailler pour un de ses amis et en récolter les bénéfices.

— Tu es aussi entêtée que ton père ! s’était-il exclamé. Avec son salaire de flic, il va lui falloir des années pour rembourser l’emprunt qui lui a permis de financer tes études.

Il faisait allusion à une bataille familiale historique au terme de laquelle mon père n’avait pas cédé d’un pouce.

— Personne d’autre que moi ne payera les études de ma fille, avait tonné Victor Reyes lorsque Stanton le lui avait proposé.

J’avais trouvé l’attitude de mon père parfaitement respectable, et je crois qu’elle inspirait le même respect à Stanton – même si ce dernier ne le reconnaîtrait jamais. Je comprenais le point de vue de l’un et de l’autre parce que je m’étais battue pour payer seule mes études… et que j’avais dû m’avouer vaincue. Il s’agissait d’une question d’honneur pour mon père. Ma mère avait refusé de l’épouser, pourtant il n’avait jamais manqué à aucun de ses devoirs vis-à-vis de moi.

Sachant d’expérience que remâcher de vieilles frustrations ne servait à rien, je me concentrai sur le minutage de mon trajet. J’avais délibérément choisi de le faire un lundi à l’heure de pointe, je fus donc satisfaite d’atteindre le Crossfire Building, qui abritait les bureaux de Waters, Field & Leaman, en moins de trente minutes.

Je me dévissai la tête pour caresser du regard la ligne élégante de l’édifice jusqu’au mince ruban de ciel qui le surmontait. Le Crossfire était impressionnant ; une flèche étincelante couleur saphir qui transperçait les nuages. Je savais qu’au-delà de l’immense porte à tambour sertie de cuivre le hall, avec son sol et ses murs de marbre veiné d’or, son imposant comptoir d’accueil et ses tourniquets d’aluminium brossé, était tout aussi impressionnant.

Un instant plus tard, je sortais mon badge flambant neuf de ma poche et le présentai aux deux agents de sécurité plantés devant le comptoir. Ils prirent le temps de l’examiner, sans doute à cause de ma tenue de sport, puis me firent signe de passer. Une fois que j’aurai accompli le trajet en ascenseur jusqu’au vingtième étage, je disposerai d’une estimation précise de mon temps de trajet.

Je me dirigeai vers la rangée d’ascenseurs quand l’anse du sac à main d’une élégante jeune femme se coinça dans le tourniquet. Le contenu de son sac se déversa sur le sol dans un déluge de pièces de monnaie qui s’égaillèrent joyeusement dans toutes les directions. Personnes cependant ne prit la peine de s’arrêter. Compatissante, je m’accroupis pour l’aider à ramasser les pièces, imitée par l’un des agents de sécurité.

— Merci, murmura la femme en me jetant un coup d’œil soucieux.

— Il n’y a pas de quoi, répondis-je avec un sourire. Ça m’est déjà arrivé.

J’avançais pour récupérer une pièce quand je me retrouvai soudain bloquée dans ma progression par une paire de luxueux mocassins Oxford noirs. Je m’immobilisai le temps que le propriétaire desdits mocassins se déplace. Comme il n’en faisait rien, je levai la tête. Le costume trois pièces que je découvris alors me fit un indéniable effet, mais ce ne fut rien comparé au corps à la fois svelte et puissant dont il était le faire-valoir. Pourtant, si impressionnante que fût cette virilité, ce ne fut que lorsque mon regard atteignit le visage du propriétaire de ce corps que je crus recevoir un coup au plexus.

L’homme s’accroupit souplement devant moi. Cette superbe masculinité à hauteur des yeux me prit tellement de cours que je le dévisageai. Sidérée.

Un phénomène étrange se produisit soudain

Alors qu’il m’étudiait à son tour, son regard se modifia… distillant une énergie qui me coupa littéralement le souffle. Le magnétisme qui exsudait de toute sa personne s’intensifia, créant comme un champ de force presque palpable autour de lui.

Instinctivement, j’amorçai un mouvement de recul et me retrouvai les quatre fers en l’air.

Mes coudes heurtèrent violemment le marbre, mais j’enregistrai à peine la douleur ; j’étais bien trop occupée à fixer l’homme qui me faisait face. Cheveux d’un noir d’encre encadrant un visage d’une beauté saisissante, dont l’ossature aurait tiré des sanglots de bonheur à un sculpteur. Bouche au dessin affirmé, nez droit, et des yeux d’un bleu… Des yeux qui s’étrécirent imperceptiblement tandis que l’expression demeurait impassible.

Si sa chemise et son costume étaient noirs, sa cravate, elle, était assortie à ses iris. Son regard acéré plongea en moi comme pour me jauger. Les battements de mon cœur s’accélérèrent et mes lèvres s’entrouvrirent pour s’adapter au rythme accru de ma respiration. Le parfum qui émanait de ce type était entêtant. Ce n’était pas celui d’une eau de toilette. Un gel douche, peut-être. Ou du shampoing. Quel qu’il fût, il était aussi alléchant que son physique.

Il me tendit la main, révélant des boutons de manchettes en onyx ainsi qu’une montre de luxe.

J’aspirai à grand-peine une bouffée d’air avant de m’emparer de sa main. Mon pouls s’emballa quand il affermit son étreinte. Le contact fut électrique. L’inconnu demeura un instant immobile tandis qu’un pli vertical se creusait entre ses sourcils à l’arc arrogant.

— Tout va bien ?

Sa voix à l’accent cultivé était très légèrement rauque et suscita en moi des images carrément sexuelles. Cet homme aurait été capable de me mener à l’orgasme rien qu’en parlant.

J’humectai mes lèvres subitement desséchées avant de répondre :

— Oui, tout va bien.

Il se redressa avec une grâce animale, m’entraînant dans son mouvement. Nos regards demeurèrent verrouillés – j’étais tout bonnement incapable de détacher mes yeux des siens. Il était plus jeune que je ne l’avais d’abord cru. Moins de trente ans, estimai-je. C’était son regard – dur et incisif – qui le faisait paraître plus âgé.

Je me sentis attirée vers lui comme s’il tirait lentement, inexorablement sur une corde attachée à ma taille.

Dans un battement de cils, j’émergeai de ce brouillard dans lequel j’étais plongée et lui lâchai la main. Il n’était pas seulement beau, il était… ensorcelant. Le genre d’homme qui donne envie à une femme de lui arracher sa chemise et d’en regarder les boutons voler dans les airs en même temps que ses inhibitions. Tandis que je l’observai, vêtu de ce costume qui devait coûter les yeux de la tête, des pensées crues jaillirent dans mon esprit.

Il se pencha pour ramasser le badge que j’ignorais avoir laissé tomber, me libérant ainsi de ce regard envoûtant. Mon cerveau se remit en branle tel un moteur poussif qui redémarre avec un hoquet.

Je m’en voulais de me sentir aussi gauche alors qu’il était si parfaitement maître de lui. Et tout ça pourquoi ? Parce que je m’étais laissé éblouir.

Il leva les yeux vers moi et sa posture – il était quasiment agenouillé à mes pieds – perturba de nouveau mon équilibre. Son regard ne dévia pas du mien tandis qu’il se redressait.

— Vous êtes sûre que ça va ? insista-t-il. Vous devriez vous asseoir un instant.

Mon visage devint brûlant. Apparaître aussi empotée en présence de l’homme le plus sûr de lui, le plus séduisant qu’il m’ait été donné de rencontrer, n’était pas des plus flatteur.

— J’ai juste perdu l’équilibre. Tout va bien.

Je détournai les yeux et aperçus la jolie brune dont le sac s’était vidé. Ayant remercié l’agent de la sécurité qui était venu à son secours, elle pivota vers moi en s’excusant. Je lui tendis la poignée de pièces qui lui appartenait, mais son regard s’était posé sur le dieu en costume griffé, et elle oublia aussitôt ma présence. Je laissai passer une seconde, puis déversai la monnaie dans son sac à main. Je risquai ensuite un coup d’œil du côté de l’homme en noir, et découvris qu’il me fixait toujours, alors même que la brune bégayait des remerciements en le dévorant du regard comme si c’était lui qui l’avait aidée.

— Je peux récupérer mon badge, je vous prie ? demandai-je, haussant la voix pour couvrir celle de la bègue.

Il me le tendit et j’eus beau veiller à ne pas lui toucher la main, ses doigts frôlèrent les miens, déclenchant la même réaction physique que la première fois.

— Merci, marmonnai-je avant de franchir la porte à tambour.

Une fois sur le trottoir, je m’immobilisai le temps d’inspirer une grande bouffée d’air chargé de mille vapeurs, bonnes et toxiques. J’aperçus mon reflet dans les vitres teintées d’un SUV Bentley noir garé devant l’immeuble. J’étais hagarde et mon regard brillait d’un éclat fiévreux. J’avais déjà vu cette expression sur mon visage – dans le miroir de la salle de bains, juste avant de rejoindre un homme au lit. J’avais cette tête-là quand je me savais sur le point d’assouvir un puissant besoin sexuel, et cette tête-là n’avait rien à faire sur mes épaules ce jour-là.

« Ressaisis-toi », m’exhortai-je.

Cinq minutes en présence de M. Noir Danger et j’étais en proie à une excitation violente. L’attraction était encore là, si forte que je ressentais le besoin inexplicable de le rejoindre. J’aurais pu me raconter qu’il fallait que je retourne achever ce pour quoi j’étais venue, mais je savais que je m’en voudrais affreusement si je cédais à cette impulsion. Je ne m’étais assez ridiculisée comme ça.

— Ça suffit, déclarai-je à mi-voix. En route !

Un taxi qui cherchait à en dépasser un autre freina in extremis pour laisser passer les piétons quand le feu passa au rouge, déclenchant un concert de klaxons, d’injures et de gestes orduriers qui n’illustraient qu’une colère de façade. Quelques secondes plus tard, les parties prenantes de ce minuscule incident l’auraient évidemment oublié.

Tandis que je me mêlais à la foule pour rejoindre le club de gym, un sourire flotta sur mes lèvres. « New York, New York ! » pensai-je en ayant l’impression d’avoir retrouvé mes marques.

J’avais eu l’intention de m’échauffer sur un tapis de course, puis de m’entraîner sur quelques machines mais, quand je découvris qu’un cours de kick-boxing pour débutants était sur le point de commencer, je suivis le groupe d’élèves dans la salle. Le cours terminé, j’eus le sentiment d’être de nouveau moi-même. Mes muscles tremblaient d’une saine fatigue et je savais que je m’endormirais dès que ma tête aurait touché l’oreiller.

— Tu t’es débrouillée comme un chef.

Je tamponnai mon visage luisant de sueur avec ma serviette avant de me tourner vers celui qui venait de m’adresser la parole. Jeune, tout en membres et musclé sans excès, il avait un regard brun amical, le teint café au lait, des cils épais, et le crâne entièrement rasé.

— Merci, répondis-je. Ça se voyait tant que ça que c’était mon premier cours ?

Il eut un grand sourire et me tendit la main.

— Parker Smith.

— Eva Tramell.

— Tu possèdes une aisance naturelle, Eva. Avec un peu d’entraînement, tu feras un malheur. Dans une ville comme New York, savoir se défendre est indispensable.

Il indiqua un panneau de liège accroché au mur, couvert de cartes de visite et de flyers, détacha une bande prédécoupée d’une feuille de papier vert fluo et me la tendit.

— Tu as déjà entendu parler du krav maga ?

— Seulement dans un film avec Jennifer Lopez.

— J’enseigne cette discipline. Et je serais heureux de t’avoir comme élève. Il y a là mon site et le téléphone de la salle.

J’appréciai son approche, aussi directe que son regard, et son sourire authentique. Je ne pus m’empêcher de me demander s’il ne cherchait pas à me draguer, mais il était tellement cool que c’était difficile à dire.

Parker croisa les bras, faisant saillir ses biceps. Il portait un tee-shirt noir sans manches et un short long. Ses Converse étaient confortablement usées et des tatouages tribaux dépassaient de son encolure.

— Les horaires des cours sont sur le site. Tu devrais venir faire un tour, histoire de voir si ça te plaît.

— J’y penserai, promis.

— À bientôt, j’espère, conclut-il en échangeant avec moi une poignée de main ferme.

Une délicieuse odeur flottait dans l’appartement, et la voix mélodieuse d’Adele s’échappait des enceintes judicieusement disposées. Dans la cuisine ouverte, Cary ondulait en rythme tout en remuant quelque chose dans une casserole. Une bouteille de vin trônait sur le comptoir à côté de deux verres à pied, l’un d’eux à demi plein.

— Salut ! lançai-je en m’approchant. Qu’est-ce que tu nous mijotes de bon ? J’ai le temps de prendre une douche avant le dîner ?

Il remplit l’autre verre de vin et le fit glisser vers moi d’un geste sûr et élégant. À le voir, personne n’aurait soupçonné qu’il avait passé son enfance ballotté entre une mère toxicomane et des foyers d’adoption, et que son adolescence s’était déroulée dans des centres de détention et de désintoxication.

— Spaghettis bolognaise. Et pour la douche, tu attendras, le dîner est prêt. Tu t’es bien amusée ?

— Au gymnase ? Comme une folle.

Je me juchai sur l’un des tabourets en teck du comptoir et lui racontai mon cours de kick-boxing et ma rencontre avec Parker Smith.

— Ça te dirait de venir avec moi ?

— Krav maga ? Trop hard pour moi. Je serais couvert de bleus et je ne pourrais plus bosser. Par contre, je veux bien t’accompagner, juste pour vérifier que ce type n’est pas un tordu.

Je le regardai égoutter les spaghettis.

— Un tordu ?

Mon père m’avait appris à jauger les mecs. C’était grâce à son enseignement que j’avais catalogué d’emblée le dieu en costume griffé du Crossfire Building comme dangereux. Tout être normal qui apporte son aide à un inconnu le gratifie spontanément d’un sourire, histoire d’établir un contact. Ce type-là ne l’avait pas fait.

Cela dit, moi non plus, je n’avais pas souri.

— Tu es une jeune femme belle et sexy, baby girl, expliqua Cary en sortant des assiettes creuses d’un placard. Je défie n’importe quel homme normalement constitué de résister à la tentation de te draguer quand il te voit pour la première fois.

Je me contentais de plisser le nez en réponse.

Il déposa devant moi une assiette de spaghettis surmontés d’une généreuse portion de sauce tomate agrémentée de viande hachée.

— Je sens que quelque chose te tracasse, reprit-il. Tu veux en parler ?

J’attrapai ma fourchette et décidai de ne faire aucun commentaire sur la nourriture.

— Je crois bien avoir croisé aujourd’hui le plus bel homme du monde, lâchai-je.

— Ah bon ? Je croyais que c’était moi. Raconte.

Cary était resté de l’autre côté du comptoir, préférant manger debout. J’attendis qu’il ait goûté ses pâtes avant de me risquer à l’imiter.

— Il n’y a pas grand-chose à raconter. Je me suis retrouvée les quatre fers en l’air dans le hall du Crossfire et il m’a aidée à me relever.

— Petit ou grand ? Blond ou brun ? Baraqué ou svelte ? Les yeux de quelle couleur ?

Je fis passer la première bouchée avec une gorgée de vin.

— Grand, brun, baraqué et svelte. Les yeux bleus. Bourré de fric à en juger par son costume et ses accessoires. Et hypersexy, un truc de malade ! Tu sais comment c’est – il y a des mecs très beaux qui n’ont aucun effet sur tes hormones et des types quelconques qui te mettent les sens en ébullition. Lui, il a bon partout !

Le simple fait de dresser le portrait de M. Noir Danger me faisait mouiller. Son visage surgit dans mon esprit avec une netteté affolante. Il devrait y avoir une loi interdisant à un homme d’avoir un physique pareil, songeai-je. La vision de celui-ci m’avait valu un court-circuit cérébral dont je ne m’étais toujours pas remise.

Cary cala le coude sur le comptoir et se pencha vers moi, une mèche retombant sur son œil.

— Et que s’est-il passé ensuite ?

— Rien, répondis-je avec un haussement d’épaules.

— Rien ?

— Je suis partie.

— Quoi ? Tu n’as pas flirté avec lui ?

Je pris une autre bouchée de spaghettis. Ce n’était pas si mauvais, au fond. Ou peut-être que j’étais juste affamée.

— Ce type n’est pas du genre à flirter, Cary.

— Ce genre-là n’existe pas, baby girl. Même les hommes mariés et heureux en amour ne sont pas contre un petit flirt inoffensif de temps à autre.

— Celui-là n’a rien d’inoffensif, crois-moi, rétorquai-je.

— Je vois, fit Cary en hochant la tête. Les bad boys peuvent être fun… à condition de garder ses distances.

Cary comprenait, évidemment – hommes et femmes rampaient à ses pieds. Cela ne l’empêchait pas pour autant de s’enticher systématiquement du mauvais partenaire. Il était sorti avec des dépendants affectifs, des infidèles invétérés ou occasionnels, des abonnés au chantage au suicide… La liste était sans fin.

— Ce type-là n’a rien de fun, assurai-je. Trop intense. En revanche, je parie que c’est le super coup garanti.

— Ah, les affaires reprennent ! Mon conseil : oublie ce type et contente-toi de l’utiliser dans tes fantasmes.

Je préférai carrément chasser le type en question de mes pensées et changeai de sujet.

— Tu as prévu des rendez-vous pour demain ?

Cary me débita son planning complet, qui incluait une pub pour des jeans, un autobronzant, des sous-vêtements et une eau de toilette.

Il était de plus en plus demandé par les photographes de pub, et s’était bâti une réputation de sérieux et de professionnalisme des plus solides. J’étais heureuse pour lui et fière de son succès. Il revenait de loin.

Ce ne fut qu’une fois le dîner achevé que je remarquai deux gros paquets enrubannés, posés derrière le canapé d’angle.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Ça, répondit Cary en me rejoignant, c’est le top du top !

Je sus immédiatement qu’ils venaient de Stanton et de ma mère. L’argent avait toujours été la condition sine qua non du bonheur de ma mère, et j’étais ravie pour elle que Stanton, son troisième mari, pourvoit à ce besoin et à bien d’autres encore. J’aurais souhaité que les choses en restent là, mais ma mère avait du mal à comprendre que je ne partage pas son point de vue.

— Qu’est-ce qu’il a encore trouvé ?

Cary, qui me dépassait d’une tête, passa le bras autour de mes épaules.

— Ne fais pas ton ingrate. Stanton aime ta mère. Il veut la gâter et elle adore te gâter. Ce n’est pas pour toi qu’il le fait, c’est pour elle.

— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je en soupirant.

— Des tenues ultrachics pour le dîner de bienfaisance de samedi. Robe canon pour toi et smoking Brioni pour moi ! Stanton sait que tu seras mieux disposée si je t’accompagne.

— Bien vu de sa part. Par chance, il a au moins compris ça.

— Évidemment. Stanton ne serait pas multimillionnaire s’il ne comprenait pas certaines choses, répliqua Cary avant de me pousser vers les paquets. Allez, jette un coup d’œil.

Le lendemain matin à 8 h 50, je m’engouffrai dans la porte à tambour du Crossfire. Désireuse de faire bonne impression, j’avais opté pour une petite robe noire toute simple mais bien coupée et des escarpins assortis que j’enfilai dans l’ascenseur en lieu et place de mes chaussures de marche. Grâce à Cary, mes cheveux blonds étaient relevés en un élégant chignon en forme de huit. Contrairement à moi, il était capable de créer des coiffures qui étaient de véritables chefs-d’œuvre d’élégance. Les perles que mon père m’avait offertes pour ma remise de diplôme ornaient le lobe de mes oreilles, et j’avais sorti ma Rolex, cadeau de Stanton et de ma mère.

Je m’étais dit que j’attachais peut-être trop d’importance à mon apparence, mais, en entrant dans le hall, je me revis affalée par terre en tenue de sport et me félicitai de ne plus rien avoir de commun avec cette fille ridicule. Les deux agents de sécurité ne parurent pas me reconnaître quand je leur présentai mon badge.

Vingt étages plus tard, j’émergeai dans le hall de Waters, Field & Leaman. Une paroi de verre épais encadrait la double porte qui donnait sur l’accueil. La réceptionniste qui se tenait derrière le comptoir en demi-lune déclencha l’ouverture de la porte après que je lui eus présenté mon badge à travers la vitre.

— Bonjour, Megumi, la saluai-je, admirant au passage son élégant chemisier framboise.

C’était une très jolie métisse dont les origines asiatiques ne faisaient aucun doute. Son épaisse chevelure brune formait un carré à la Louise Brooks – plus court sur la nuque, deux pointes bien nettes encadrant le visage. Son regard sombre était chaleureux, et ses lèvres pleines naturellement roses.

— Bonjour, Eva. Mark n’est pas encore arrivé, mais tu connais le chemin, n’est-ce pas ?

— Tout à fait.

Je m’engageai dans le couloir à gauche du comptoir, remontai jusqu’au bout, tournai de nouveau à gauche et me retrouvai dans un ancien open space qu’on avait divisé en box. L’un d’eux était mon espace de travail et je m’y dirigeai aussitôt.

Je rangeai la sacoche contenant mes chaussures à talons plats dans le tiroir du bas de mon bureau, puis allumai l’ordinateur. J’avais apporté deux accessoires pour personnaliser mon espace de travail et les sortis de mon sac à main. Un pêle-mêle contenant trois photos : Cary et moi sur Coronado Beach, ma mère et Stanton devant leur yacht sur la côte d’Azur, mon père en uniforme au volant de sa voiture de patrouille à Oceanside, Californie. Et un bouquet de fleurs en verre coloré, cadeau de Cary pour mon premier jour de travail. Je le plaçai à côté du cadre et m’assis pour juger de l’effet.

— Bonjour, Eva.

Je me levai et pivotai vers mon patron.

— Bonjour, monsieur Garrity.

— Appelle-moi Mark, je t’en prie. Et tout le monde se tutoie, ici. Tu m’accompagnes dans mon bureau ?

Je lui emboîtai le pas en me faisant de nouveau la réflexion que mon nouveau patron était plaisant à regarder, avec sa peau bronzée, son bouc bien taillé et ses yeux rieurs. Il avait en outre un sourire en coin plein de charme et affichait une assurance qui inspirait confiance et respect.

Il désigna un des deux sièges en face de son bureau en verre et métal, et attendit que je sois assise pour prendre place dans son fauteuil Aeron. Mark n’était en fait que chef de projet junior, et son bureau était un placard comparé à ceux des directeurs et des seniors, mais la vue sur les gratte-ciel dont il jouissait valait vraiment le coup d’œil.

Il s’adossa à son siège et me sourit.

— Tu as fini d’emménager dans ton nouvel appartement ?

Je fus surprise, mais aussi touchée, qu’il se souvienne de ce détail. Je l’avais rencontré au cours de mon second entretien d’embauche et le courant était tout de suite passé entre nous.

— Pratiquement, oui, répondis-je. Il ne reste plus que quelques cartons à déballer.

— Tu viens de San Diego, n’est-ce pas ? C’est une jolie ville, très différente de New York. Les palmiers ne te manquent pas trop ?

— Ce qui me manque le plus, c’est la sécheresse de l’air. Je ne me suis pas encore accoutumée à l’humidité new-yorkaise.

— Attends un peu que la canicule arrive, me prévint-il. Bien… C’est ton premier jour de travail et tu es ma première assistante, il va donc falloir qu’on s’organise. Je n’ai pas l’habitude de déléguer, mais je suis sûr que je m’y ferai très vite.

— J’ai hâte de commencer, répondis-je, me sentant instantanément à l’aise.

— Ta présence à mes côtés représente une importante avancée dans ma carrière, Eva. J’espère sincèrement que tu te plairas ici. Est-ce que tu bois du café ?

— En quantité industrielle.

— Alors, nous allons nous entendre ! N’aie crainte, ajouta-t-il, je ne vais pas te demander d’aller me chercher un café. En fait, j’aimerais que tu m’expliques comment fonctionne la machine à dosettes qu’on vient d’installer dans la salle de repos !

— Pas de problème, répliquai-je avec un grand sourire.

— Pour l’instant, je ne vois rien d’autre à te demander, avoua-t-il en se massant la nuque d’un air penaud. Voilà ce que je te propose : je te montre les projets sur lesquels je travaille en ce moment et on avisera de la suite au fur et à mesure.

Le reste de la journée se passa comme dans un rêve. Mark reprit contact avec deux clients et eut une longue réunion avec le studio de création pour discuter de la campagne de promotion d’une école de commerce. Assister depuis les coulisses au montage d’une campagne publicitaire me fascina. Je me serais volontiers attardée pour mieux m’imprégner de l’atmosphère des différents services, mais mon téléphone sonna un peu avant 17 heures.

— Bureau de Mark Garrity. Eva Tramell, à l’appareil.

— Ramène tes fesses qu’on puisse aller boire ce verre que tu m’as promis hier soir !

Le ton faussement sévère de Cary me fit sourire.

— D’accord, d’accord, j’arrive.

J’éteignis mon ordinateur et quittai le bureau. En arrivant devant la rangée d’ascenseurs, je sortis mon portable afin de prévenir Cary que j’étais en route. Une sonnerie m’avertit de l’arrivée d’une cabine et je me plantai devant, puis tapai mon SMS. Je venais de l’expédier quand les portes coulissèrent. Je fis un pas en avant, levai les yeux de mon écran, et croisai un incroyable regard bleu. Mon souffle resta bloqué dans ma gorge.

M. Noir Danger était le seul occupant de la cabine.

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