Sylvia Day
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May 25, 2016  •  J'ai Lu  •  9782290106716

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Épisode 1

Evangeline Hollis se réveilla assaillie par les effluves de l’enfer : soufre, flamme, cendres et fumées.

Ses narines frémirent en signe de protestation. Elle demeura allongée sur le dos, immobile, tâchant de convaincre son cerveau d’analyser la situation. En s’humectant les lèvres, elle capta un goût de mort dont l’amertume avait colonisé toute sa langue et l’intérieur de sa bouche.

Le premier tressaillement de ses muscles lui arracha un gémissement.

Qu’est-ce qui m’arrive ?

La dernière chose dont elle se souvenait était...

... d’avoir été calcinée par un dragon.

La panique surgit en même temps que ce souvenir, et elle reprit brutalement ses esprits.

Eve se redressa d’un bond et inspira bruyamment. Elle cligna les yeux sans parvenir à chasser le noir d’encre qui occupait tout son champ de vision. Elle porta la main à son bras et fit courir le bout de ses doigts sur une forme boursoufflée. La marque de Caïn : un triquetra à l’intérieur d’un cercle constitué de trois serpents se mordant mutuellement la queue. Et, au centre, l’œil de Dieu.

La marque la brûlait lorsqu’elle invoquait frivolement le nom du Seigneur – ce qui arrivait souvent – et lorsqu’elle mentait, ce qui était moins fréquent mais parfois utile. Quand elle avait affaire aux sbires de Satan, agir de façon déloyale égalisait les chances.

Où suis-je ?

À présent qu’elle s’était redressée, la puanteur qui enfumait l’air était plus prégnante que jamais. Son nez se plissa.

Je suis peut-être en enfer ?

Agnostique de longue date, elle avait déjà du mal à accepter la réalité de l’existence de Dieu. Le paradis, l’enfer, les âmes... Autant de concepts que l’on ne pouvait expliquer par la raison.

Et puis, si un Dieu miséricordieux et le paradis existaient vraiment, c’était là qu’elle aurait dû se trouver.

Elle n’avait reçu la marque de Caïn que six semaines auparavant et n’avait pas encore suivi l’entraînement nécessaire pour tuer les Infernaux. Pourtant, elle avait déjà profité de ce court laps de temps pour éradiquer une infestation de tengu, éliminer un nix et même vaincre un dragon. Elle avait également participé à mettre un terme à une sérieuse menace contre le camp du bien : une sorte de mixture permettant aux Infernaux de se dissimuler derrière l’apparence de simples mortels. Et elle était parvenue à faire collaborer Caïn et Abel pour la première fois depuis leur enfance.

Si tout cela ne suffisait pas à sauver son âme, elle tenterait sa chance auprès du diable. Peut-être celui-ci saurait-il faire preuve d’un peu plus de fair-play.

Comme l’esprit d’Eve se débattait pour revenir au présent, un chant lui parvint au travers de ses pensées brumeuses. Elle ne comprit pas un mot mais la mélodie lui était familière. La chanson était en japonais et la voix celle de sa mère.

L’idée de cohabiter en enfer avec sa mère était à la fois étrangement réconfortante et tout à fait terrifiante.

Eve tâta prudemment la surface douce sur laquelle elle reposait pour tenter d’identifier l’endroit où elle se trouvait. Le toucher évoquait le satin, comme les draps de son lit. Un courant d’air frais lui caressa le front et une explosion de couleurs lui sauta à la figure. Elle sursauta violemment sous l’effet de la surprise.

Elle était bel et bien dans sa chambre, assise sur son grand lit. Comme si ses sensations étaient jusque-là affaiblies, le bruit des vagues qui s’écrasaient sur la plage de Huntington Beach gagna subitement en volume. Le clapotis apaisant, qui lui parvenait du balcon du séjour au bout du couloir, la rassura.

Elle était chez elle. La tension s’évanouit et Eve sentit ses épaules s’affaisser. Puis un miroitement à la limite de son champ de vision lui fit tourner la tête.

Bras levés pour protéger ses yeux de l’aveuglante lumière, elle distingua à peine la silhouette d’un homme ailé debout dans un coin de sa chambre, entre les portes en pin blanchi de son placard et sa coiffeuse. Eve cligna les paupières pour chasser les larmes qui lui étaient brusquement montées aux yeux. Risquant un nouveau coup d’œil vers l’ange, elle constata que les capacités offertes par la marque de Caïn pouvaient s’activer d’elles-mêmes, y compris lorsqu’elle n’avait pas la moindre idée de ce qu’il fallait faire. Elle baissa les bras. Elle pouvait à présent le regarder sans se brûler la rétine.

L’ange était grand, avec des bras musclés et des jambes exposées par une sorte de toge sans manche qui s’arrêtait aux genoux. Le vêtement était blanc et maintenu par une tresse brun clair. Les rangers noires ornées de pointes effilées étaient plus inattendues, de même que la perfection de ses traits. Sa mâchoire était carrée et volontaire, ses cheveux bruns rassemblés en queue-de-cheval au niveau de la nuque. Une flamme bleue semblait danser en lieu et place de ses iris et quelque chose dans son expression incitait Eve à rester dans ses bonnes grâces.

Il baissa les yeux vers la poitrine d’Eve. Elle fit de même. Elle était nue !

— Houlà !

Elle saisit le drap et le tira contre sa gorge.

Miyoko Hollis apparut sur le seuil, les bras chargés de linge propre.

— Hé, tu es réveillée, lança la mère d’Eve d’une voix colorée par un accent japonais.

— Faut croire.

Eve était si heureuse de sa présence que les larmes lui montèrent aux yeux.

— Ça fait du bien de te voir, dit-elle.

— Bah, c’est ce que tu dis pour le moment...

Miyoko s’approcha du lit avec la démarche assurée d’une infirmière à la retraite. C’était un tourbillon d’énergie maternelle, une tornade qui laissait souvent Eve épuisée dans son sillage.

— Tu es restée longtemps sans bouger le moindre muscle. J’ai presque cru que tu étais morte.

De fait, Eve était effectivement morte. C’était bien le problème.

— Quel jour on est ? demanda-t-elle.

— Mardi.

De nouveaux effluves toxiques lui agressèrent les narines ; Eve agita la main devant son visage. Son regard se posa sur la source de l’odeur : un bâtonnet d’encens posé sur sa table de chevet.

— Je ne sais pas à quoi est parfumé cet encens, mais ça pue, maugréa-t-elle, intérieurement secouée à l’idée d’avoir perdu deux jours de sa vie.

Miyoko se posta au pied du lit et déposa le linge encore chaud sur la couette. Elle portait un pyjama Hello Kitty : pantalon en flanelle rose et tee-shirt orné de la bouille géante de Hello Kitty. Avec ses nattes de cheveux noirs et son visage dénué de rides, elle faisait plus penser à une sœur qu’à une mère.

Elle se comportait également comme la propriétaire des lieux, ce qui n’était pas le cas. Darrel et Miyoko Hollis vivaient à Anaheim, la ville de Disneyland, du parc California Adventure... et le théâtre de l’enfance d’Eve. Mais lorsque sa mère lui rendait visite, Eve se retrouvait contrainte de se bagarrer pour conserver sa place de maîtresse de maison dans son propre domicile.

Elle regarda sa mère passer sans sourciller devant l’ange. Il se tenait là, à la vue de tous, bras croisés et jambes écartées, ses ailes repliées dans son dos. Impossible de ne pas le remarquer.

À moins de ne pas pouvoir le voir.

— L’aromathérapie favorise un prompt rétablissement, déclara Miyoko.

— Pas quand ça pue la bouse. Et pourquoi est-ce que tu fais encore ma lessive ? Je préférerais que tu viennes simplement ici pour te détendre.

— Ça n’est pas de la bouse, c’est un mélange jasmin-camomille. Et j’ai fait ta lessive parce que le linge sale s’accumulait. On ne peut pas se détendre dans une maison en désordre.

— Ma maison n’est jamais en désordre.

Sa mère faisait la lessive à chacune de ses visites, alors qu’à vingt-huit ans révolus, Eve était parfaitement capable de s’en charger elle-même. Si impeccable que soit l’appartement, Miyoko faisait systématiquement le ménage... et en profitait pour réorganiser les choses à sa manière.

— Tu ne peux pas dire ça, répondit sa mère. Ton panier à linge à côté de la machine à laver débordait et ton évier était plein de vaisselle sale.

Eve désigna du doigt les boxers, les chemises pour homme et les serviettes dans la pile.

— Ces trucs ne sont pas à moi. Et la vaisselle non plus.

Elle se demanda ce que sa mère ferait si elle apprenait qu’elle avait fait la lessive pour Caïn et Abel. Ils se faisaient appeler Alec Caïn et Reed Abel, mais il s’agissait bien des deux frères mentionnés dans la Bible.

— Alec s’est servi de toutes ces serviettes. Et il laisse traîner ses vêtements sur le sol de la salle de bains, répliqua Miyoko sur un ton de reproche tranchant.

Aucun homme n’était assez bien pour Eve. Aux yeux de sa mère, ils avaient tous un défaut, si minime soit-il.

— Et lui et ton patron sortent des verres propres chaque fois qu’ils boivent quelque chose.

— Alec habite l’appartement d’à côté. Pourquoi est-ce qu’il ne met pas le bazar chez lui ?

— C’est à moi que tu poses la question ? répliqua Miyoko avec un reniflement moqueur. Je ne vois toujours pas pourquoi Reed passe tant de temps chez toi. Ce n’est pas normal. Et comment ton petit ami peut-il être le dirigeant d’une entreprise comme Megiddo Industries sans jamais porter de costume ?

L’idée d’Alec en costume d’homme d’affaires fit sourire Eve.

— Quand tu gères une entreprise avec talent, tu peux t’habiller comme tu veux.

Eve s’étira avec précaution. Le geste réveilla des restes de douleur qui la firent grimacer. Puis elle brailla :

— Alec !

— Ne crie pas.

— Je suis chez moi, maman.

— Les hommes n’aiment pas qu’on crie.

— Maman...

Eve laissa échapper un soupir de frustration.

— Qu’est-ce ça peut te faire, de toute façon ? Puisqu’il laisse ses serviettes humides par terre.

Ce genre de choses l’agaçait tout autant, mais pas au point de disqualifier un homme comme mari potentiel.

— C’est un manque total de considération, répondit Miyoko. Et tout à fait antihygiénique.

Eve coula un regard vers l’ange, embarrassée à l’idée qu’il assiste à cette prise de bec. L’ange planta son regard brûlant dans le sien et plissa le nez.

— Maman ! s’exclama-t-elle avec une certaine véhémence. Éteins-moi cet encens, s’il te plaît ! Je suis sérieuse. Ça pue.

Avec un petit grognement, Miyoko pinça l’extrémité du bâtonnet d’encens.

— Tu es bien difficile, dit-elle.

— Et toi bien têtue, mais je t’aime quand même.

— Tu es réveillée !

C’était la voix d’Alec, qui se tenait dans l’encadrement de la porte de la chambre. Il dévisagea Eve de son regard insondable puis fit courir ses yeux sur elle en quête d’une raison de s’inquiéter.

— Tu m’as fait peur, petit ange, dit-il d’une voix bourrue.

« Petit ange ». Il était le seul à l’appeler ainsi. Chaque fois qu’elle entendait ces mots, ses orteils se recroquevillaient de plaisir. La voix d’Alec avait la douceur du velours, le genre capable de transformer une lecture d’Une brève histoire du temps de Stephen Hawking en expérience orgasmique.

Vêtu d’un short long et d’un débardeur blanc, il était plus sexy que la plupart des hommes auraient pu l’être en smoking. Ses cheveux noirs étaient un peu trop longs, on percevait un soupçon d’arrogance dans sa façon de marcher, mais peu importe sa tenue ou la décontraction de sa démarche, il avait l’air de quelqu'un qu’il valait mieux ne pas mettre en rogne. Il y avait en lui quelque chose du chasseur, du prédateur. Tuer était son métier et il y excellait.

Il était la raison pour laquelle Eve s’était retrouvée marquée. Et aussi son mentor.

Son frère, Reed, arriva à son tour dans la chambre. Si leurs traits se ressemblaient assez pour trahir leur lien de sang, ils étaient aussi différents que le jour et la nuit. Reed avait un goût prononcé pour les costumes Armani et les coupes ultra courtes. Ce jour-là, il portait un pantalon de costume gris graphite et une chemise noire ouverte au niveau de la gorge et aux manches retroussées.

Reed était le supérieur d’Eve. Chaque Marqué avait son référent, un mal’akh – un ange – chargé de lui assigner des cibles. Reed avait une fois comparé le fonctionnement des Marqués au système judiciaire. Les archanges tenaient lieu de garants de caution, Reed était son superviseur et Eve la chasseuse de primes. Elle avait encore beaucoup à apprendre en la matière. Mais elle faisait de son mieux et elle progressait.

Pendant ce temps, Reed était responsable de ses missions et, plus secondairement, de s’assurer qu’elle restait saine et sauve. En tant que mentor, l’unique responsabilité d’Alec – dans des circonstances normales – consistait à la garder en vie. Mais Dieu n’avait pas souhaité se dispenser des talents de son homme de main le plus célèbre et le plus puissant. Alec avait conclu un accord pour rester auprès d’elle, ce qui compliquait souvent les missions confiées par Reed. Connaissant l’animosité profonde entre les deux frères, il était difficile d’imaginer une situation plus tordue.

— Heureux de vous voir revenue dans le monde des vivants, mademoiselle Hollis, lança Reed en guise de salut.

Il affichait un sourire moqueur, mais Eve trouva touchante la lueur d’incertitude qu’elle lut dans ses yeux sombres. Il ne savait pas comment gérer les sentiments qu’elle lui inspirait. Impliquée dans une relation avec son frère, elle ne pouvait rien faire pour lui. De son côté, elle faisait de son mieux pour ne pas penser aux sentiments qu’elle avait pour lui. C’était beaucoup trop compliqué dans une vie qu’elle considérait déjà comme un désastre aux proportions bibliques.

Les deux hommes repérèrent l’ange qui était demeuré immobile dans le coin de la pièce. Ils s’inclinèrent discrètement dans un salut respectueux.

Trop occupée à fusiller sa fille du regard, Miyoko ne capta pas leur geste. Eve se servait de son métier d’architecte d’intérieur comme excuse pour expliquer les visites fréquentes de Reed.

Aux yeux de sa famille, elle travaillait la plupart du temps chez elle, et si Reed voulait savoir où elle en était, le plus simple pour lui était de passer la voir. Mais le mensonge n’avait pas convaincu Miyoko. Elle supposait que tous les décorateurs masculins étaient gays, ce qui n’était clairement pas le cas de Reed. Eve n’avait aucune idée de la façon dont sa mère interprétait la situation, mais l’animosité entre les deux hommes incitait forcément à la suspicion.

Le sourire que lui adressait Alec la réchauffa de l’intérieur.

— Comment te sens-tu ? demanda-t-il.

— J’ai soif.

— Je vais chercher de l’eau bien fraîche, proposa Reed.

— Merci, répondit-elle en souriant.

Alec se pencha pour lui embrasser le front.

— Tu n’as pas faim ?

— Une banane me ferait du bien.

Elle l’attrapa par le poignet avant qu’il puisse s’éloigner.

— J’ai fait un rêve, dit-elle. Un cauchemar. Je me faisais tuer par un dragon.

— Ton subconscient essaie de te dire quelque chose, intervint sa mère. Mais tu n’as pas pu rêver que tu mourais. J’ai entendu dire que si l’on meurt en rêve, on meurt aussi dans la réalité.

— Je crois que c’est un mythe.

— On ne peut pas en avoir la certitude, répliqua Miyoko tout en pliant le linge. Si cela t’arrivait, tu serais morte et tu ne pourrais pas nous en parler.

Alec s’assit au bord du lit et observa attentivement Eve. Il savait qu’elle ne pouvait pas dire ce qu’elle avait vraiment en tête tant que sa mère serait dans la pièce.

— C’est fini, lui dit-il d’une voix douce. Tu es en sécurité.

— Ça semblait si réel... Je ne comprends pas comment je peux me retrouver assise dans mon lit.

— On en reparlera plus tard quand tu auras mangé un peu.

Il serra la main d’Eve dans la sienne. Son visage exprimait une tendresse qu’il n’affichait que pour elle.

— Je vais te chercher ta banane, dit-il avant de sortir.

La mère d’Eve s’approcha et se pencha pour lui chuchoter peu discrètement à l’oreille :

— Il se dispute avec ton patron. Pour tout et n’importe quoi. On pourrait croire qu’ils sont mariés. Trop de testostérone chez ces deux-là. Et pas assez de cervelle.

L’ange émit un petit bruit étranglé.

Eve jeta un coup d’œil dans le coin de la pièce. L’ange avait l’air peiné. C’était une expression qu’arborait souvent son père.

— Maman...

Miyoko se redressa et empila les vêtements récemment pliés.

— Un homme attentionné aurait emporté de la crème solaire à la plage. Il ne t’aurait pas laissée attraper de tels coups de soleil.

Des coups de soleil à la plage. L’excuse fit glousser Eve. Si seulement elle avait pu se retrouver alitée pour quelque chose d’aussi bénin.

— Je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de mecs de mon entourage qui pensent à la crème solaire.

— C’est ce que font les hommes bien, insista sa mère.

— Comme papa ?

— Exactement.

— Je n’ai jamais vu papa avec de la crème solaire.

— Ce n’est pas de ça que je parle.

— Je croyais que si.

Eve adorait son père, vraiment. Darrel Hollis était un brave garçon venu d’Alabama, toujours d’humeur égale et prompt à sourire gentiment. Mais il vivait dans son petit monde. À présent à la retraite, il se levait à l’aube, lisait ou regardait la télévision, puis retournait se coucher après son dîner. La chose la plus inattendue qu’il ait jamais faite avait été d’épouser une étudiante étrangère (et Eve soupçonnait sa mère de ne pas lui avoir laissé beaucoup de choix).

— Arrête de sortir avec des bellâtres et trouve-toi quelqu'un de stable, l’admonesta Miyoko.

Eve lança un coup d’œil suppliant à l’ange dans le coin de la pièce. Celui-ci soupira avant de s’approcher. Sa voix était empreinte d’une résonance apaisante qu’aucun mortel n’aurait pu imiter.

— Vous avez envie de replanter les fleurs en pot placées devant votre porte d’entrée, murmura-t-il à l’oreille de Miyoko. Vous vous rendrez à la pépinière, puis à votre domicile, où vous consacrerez le reste de l’après-midi à votre passion pour le jardinage. Evangeline va bien et n’a plus besoin de vous.

Miyoko se figea et pencha la tête sur le côté comme pour absorber ces pensées qu’elle imaginait être les siennes. Le don de persuasion. Une capacité qu’Eve ne maîtrisait pas encore.

— Tu devrais aussi t’offrir une pédicure en salon, ajouta-t-elle. Tu le mérites.

Miyoko secoua la tête.

— Je n’ai pas besoin...

— Faites une pédicure, ordonna l’ange.

— Je crois que je vais m’offrir une pédicure, dit Miyoko.

— Avec des fleurs dessinées sur tes gros orteils, poursuivit Eve.

L’ange lui décocha un regard de reproche. Eve grimaça.

— Enfin, si tu veux, s’empressa-t-elle d’ajouter.

Alec était de retour avec la banane. Posté près du lit, il l’éplucha soigneusement. Eve contempla, fascinée, les contractions de ses biceps.

— Je rentre chez moi, annonça soudain sa mère. La lessive est faite, la vaisselle aussi. Tu vas bien. Tu n’as plus besoin de moi.

— Merci pour tout.

Eve fit mine de se lever pour étreindre sa mère, mais se souvint qu’elle était nue sous les draps de satin.

Miyoko lui fit signe de ne pas bouger et se dirigea vers la porte.

— Laisse-moi d’abord me changer et rassembler mes affaires, puis je viendrai te dire au revoir.

La voix grave de Reed se fit entendre dans le couloir, semblable à la caresse du soleil sur la peau d’Eve.

— Permettez-moi de vous aider, madame Hollis.

Eve se tourna vers Alec qui s’était rassis au pied du lit. Puis elle croisa de nouveau le regard de l’ange.

— Bonjour.

— Bonjour, Evangeline.

Lorsque l’ange s’avança, ses lourdes bottes ne firent aucun bruit sur le parquet. Il était doté non pas d’une mais de trois paires d’ailes aux innombrables plumes. Il n’était pas seulement impressionnant ; c’était la créature la plus parfaite et la plus magnifique qu’Eve ait jamais vue.

— Qui êtes-vous ? lui demanda-t-elle avant de mordre dans le fruit.

Elle ne fit pratiquement qu’une bouchée du premier morceau, immédiatement suivi d’un deuxième. Son estomac gargouilla comme pour lui rappeler que la marque consommait une tonne de calories et qu’elle était censée tenir le rythme en mangeant fréquemment.

— Sabrael.

Tout en mâchant, elle se tourna de nouveau vers Alec.

— C’est un seraphim, expliqua celui-ci.

Eve écarquilla les yeux et se hâta de déglutir, embarrassée à l’idée d’être nue face à un tel être. Les seraphim étaient les anges les plus haut placés, loin au-dessus des sept archanges qui géraient le quotidien du système des Marqués sur terre. Alec et son frère étaient des mal’akh, les anges situés tout en bas de l’échelle. Eve n’était qu’une humble Marquée parmi des milliers de pauvres hères enrôlés de force au service de Dieu au nom de supposés péchés. Ils œuvraient à leur absolution en traquant et tuant des Infernaux ayant dépassé les bornes une fois de trop. Chaque exécution réussie rapportait une prime sous forme d’indulgences qui s’accumulaient jusqu’à sauver l’âme du Marqué.

— Puis-je m’habiller ? demanda-t-elle après s’être essuyé la bouche du bout des doigts.

Alec se leva et récupéra la peau de banane.

— Sabrael ne partira pas avant de t’avoir parlé. Les Célestes n’ont pas le même regard sur la nudité que les mortels. Dis-moi ce qu’il te faut et j’irai te le chercher.

Eve lui indiqua une robe de plage accrochée dans sa penderie. Taillée dans un tissu-éponge bleu pâle, elle était dotée d’une capuche, de manches courtes et d’une poche ventrale. Alec la tint au-dessus de sa tête pour l’aider à l’enfiler.

— D’accord, Sabrael, dit-elle en écartant quelques mèches de son visage, que faites-vous ici ?

— Une meilleure question serait de savoir ce que vous faites ici, Evangeline. Vous devriez être morte.

Elle ravala un gémissement agacé. Encore une tournure énigmatique. Tous les anges semblaient prendre un malin plaisir à communiquer de cette manière, à l’exception d’Alec et Reed. Ces deux-là s’exprimaient de manière si franche qu’Eve n’aurait cessé de rougir si la marque n’avait pas été là pour empêcher son corps de gâcher de l’énergie.

— J’ai bien cru l’être, dit-elle.

— Vous l’étiez. Mais Caïn prétend que vous disposez d’un savoir dont nous avons besoin.

Eve croisa le regard d’Alec.

— Vous m’avez ramenée d’entre les morts pour me cuisiner à la recherche d’informations ?

Sabrael croisa les bras sur son torse massif.

— Là où vous alliez, nous n’aurions plus été en mesure de vous poser de questions. C’était le seul moyen.

Eve leva les yeux au ciel.

— On ne peut pas dire que vous marquiez beaucoup de points en disant ça, lança-t-elle.

— Il ne vous revient pas d’exiger que Jéhovah vous prouve quoi que ce soit, répliqua Sabrael d’une voix terrifiante.

— Tu as dit que nous avions raté quelque chose à Upland, intervint Alec en entrelaçant ses doigts avec ceux d’Eve.

Elle repensa à sa dernière mission : exécuter un Infernal dans des toilettes pour hommes du stade Qualcomm. Alec l’avait emmenée pour leur première véritable sortie « en amoureux » : un match de football américain. Chargers contre Seahawks. Reed s’était joint à la fête et lui avait annoncé qu’il était temps pour elle de mettre en application ce qu’elle avait appris en cours.

— Un loup, murmura-t-elle.

— Quoi ?

— Je l’avais envoyée sur la piste d’un loup, expliqua Reed depuis le seuil.

Il s’approcha du côté opposé du lit et tendit à Eve une bouteille d’eau fraîche.

— Un gamin. Une cible facile, dit-il.

— Sauf que ce n’était pas un loup, rétorqua Alec. Et que c’était loin d’être une cible facile.

— Mais il y avait bien un loup, raconta Eve. L’un des jeunes que nous avions croisés dans la supérette à Upland.

Upland. Elle ne verrait plus jamais cette ville de la même façon. On les y avait envoyés pour mener l’enquête. Tout comme les Marqués affichaient la marque de Caïn sur leur bras, les Infernaux étaient affublés d’emblèmes qui trahissaient l’espèce à laquelle ils appartenaient et leur place dans la hiérarchie infernale. Un peu comme un insigne militaire. Et puis il y avait leur parfum d’âme en putréfaction, qui les rendait faciles à repérer.

Après qu’Eve fut tombée sur un Infernal qui n’avait ni emblèmes ni odeur, Alec et elle avaient été désignés pour découvrir comment une telle chose était possible. Ils avaient découvert l’existence d’un agent camouflant, une concoction susceptible de modifier suffisamment l’équilibre entre le bien et le mal pour déclencher l’Armageddon.

Les Infernaux avaient installé leur quartier général dans des ateliers de maçonnerie à Upland. Un endroit désormais rayé de la carte après qu’Eve eut projeté un démon aquatique dans un four à céramique en activité. Mais le problème d’origine ne semblait pas avoir été réglé. Le dragon qu’Eve avait affronté ne dégageait aucun miasme, preuve de l’usage du camouflage.

— Il a dit qu’il était envoyé par l’alpha, poursuivit-elle. Ma mort devait faire figure de représailles pour celle de son fils.

Elle frémit en voyant les traits d’Alec se durcir.

— Charles... gronda-t-il.

— Le plus gros souci, s’empressa-t-elle de poursuivre, était surtout que le dragon qui l’accompagnait n’avait ni odeur ni emblèmes.

— Il doit leur rester un stock du produit de camouflage quelque part, suggéra Reed. Une réserve mise de côté ou une nouvelle fournée.

— Peut-être ce camouflage est-il permanent ? suggéra Sabrael.

— Non, il se dissipe. Je peux en attester.

Le seraphim tourna son regard vers Alec.

— Vous non plus n’avez pas senti l’Infernal ?

— Je vous l’ai dit, je n’ai rien remarqué sur le moment.

Toute l’attention d’Alec demeurait dirigée vers Eve. Elle vit frémir un muscle de son bras, juste en dessous de la marque, comme sous l’effet d’une douleur. Elle comprit immédiatement ce qui se passait : Alec mentait. La marque brûlait dès qu’un péché était commis.

Alec tourna la tête pour regarder Sabrael.

— Je n’ai pas été formé pour être mentor, précisa-t-il. Je ne sais pas comment m’y prendre pour me concentrer simultanément sur Eve et sur ma cible. Mon esprit était entièrement tourné vers elle.

Pour la sauver des enfers, il avait menti à une autorité supérieure. À un seraphim. Ou peut-être même à Dieu en personne. Alec le paierait... d’une manière ou d’une autre. Et voilà qu’il mentait de nouveau. Pour elle.

Elle serra sa main jusqu'à faire blanchir ses articulations, mais il ne s’en plaignit pas.

De retour dans la chambre, Miyoko plissa les yeux en voyant les deux hommes de chaque côté du lit d’Eve.

— Bon, je suis prête à y aller, dit-elle.

Alec se leva afin qu’Eve puisse sortir du lit mais la poussa à se recoucher lorsqu’il devint évident qu’elle était encore trop faible pour un tel effort. Elle finit par tendre simplement les bras vers sa mère pour une embrassade.

— Quand as-tu fait retirer ta cicatrice ? demanda Miyoko en se penchant vers elle.

Ses doigts effleurèrent la marque de Caïn. Toutes les cicatrices qu’Eve avait collectionnées durant son enfance avaient disparu avec l’apposition de la marque. Son corps était désormais un temple. Il fonctionnait à la façon d’une machine précise et bien huilée qui jamais ne déviait. Pas de transpiration, de cœur battant ni de respiration hachée. Sauf lorsqu’il s’agissait de sexe. Alors tout fonctionnait comme chez les mortels. Ce qui rendait les orgasmes aussi addictifs qu’une drogue, puisque c’était le seul moyen pour un Marqué de « planer ».

Eve fronça les sourcils en constatant que sa mère ne faisait aucun commentaire à propos de la marque sur son deltoïde. Le premier tatouage de sa jeune sœur Sophia avait pourtant déclenché d’interminables complaintes sur le mode « tu étais autrefois un si beau bébé ».

— Je me fais faire un tatouage et toi tu t’inquiètes pour un grain de beauté ? demanda-t-elle d’un ton sec.

— Un tatouage ! s’exclama sa mère d’une voix aiguë. Où ça ?

Prise de court, Eve baissa les yeux vers son bras. Puis elle coula un regard vers Alec qui secoua la tête.

La marque était invisible aux yeux de sa mère.

Un sentiment de tristesse s’abattit sur les épaules d’Eve. La barrière entre elle et son ancienne vie n’était pas que métaphorique.

— Je plaisantais, souffla-t-elle, gorgée serrée.

— Ne me fais pas des coups comme ça, tu as failli me faire pleurer ! se plaignit sa mère en la repoussant légèrement pour signifier sa récrimination.

Elles s’étreignirent puis Miyoko se redressa.

— J’ai préparé de l’onigiri. Je l’ai laissé dans une boîte près de la cafetière.

— Merci maman.

Reed se dirigea vers la porte.

— Je vais vous aider à porter vos affaires, madame Hollis.

Miyoko sourit d’un air ravi. L’appartement d’Eve se trouvait au dernier étage et le parking des invités au sous-sol.

— Fayot, maugréa Alec comme ils sortaient.

Eve lui décocha une tape.

— Elle a besoin d’aide.

— J’étais sur le point de le faire, mais il a fallu qu’il se précipite pour me devancer.

Sabrael se racla la gorge.

— Vous traquerez l’alpha des loups, Caïn.

S’ensuivirent de longues secondes de silence stupéfait avant que Caïn réponde :

— Eve est en pleine formation.

— Et elle le restera, assura le seraphim. La classe constituera un lieu parfaitement sûr pour elle, mais vous devrez partir.

Alec secoua la tête.

— Impossible. Vous ne pouvez pas séparer un duo Marquée-mentor.

— Charles Grimshaw a un lien avec le camouflage qu’ont conçu les Infernaux. Son fils était dans l’atelier de maçonnerie où la concoction était fabriquée et c’est lui qui a envoyé le dragon camouflé pour tuer Evangeline. Il convient d’agir vite. Il doit être abattu avant de causer plus de dégâts. Votre accord stipulait que vous continueriez à mener des traques individuelles en plus de vos actions en tant que mentor.

Alec se passa les mains dans ses cheveux bruns.

— Une fois que l’on saura qu’elle est encore en vie, ils la prendront en chasse. Elle aura besoin que je sois auprès d’elle pour la protéger.

— Raguel dispose actuellement du plein usage de ses dons. Je doute que même vous puissiez offrir une meilleure protection qu’un archange au sommet de ses capacités. N’oubliez pas non plus que vous recevrez le double d’indulgences pour chaque exécution. Tuer un Infernal de l’importance de Grimshaw vous fera progresser de plusieurs années.

Alec serra les dents.

— Et je suis censé lui dire « désolé, petit ange, débrouille-toi toute seule, je dois m’occuper de mes petites affaires » ?

Eve fit la grimace.

— Je m’en sortirai, lui assura-t-elle en lui caressant la paume du bout du pouce. Il ne devrait pas y avoir le moindre problème. Faites ce que vous avez à faire, Reed et toi, et ne vous inquiétez pas pour moi. Nous savons tous que Gadara ne laisserait pas quoi que ce soit m’arriver. Il a trop besoin de moi pour vous mettre la pression.

— Ce qui ne change rien au fait que l’on puisse s’inquiéter, commenta Reed, de retour. Tu trouves toujours un pétrin dans lequel te fourrer.

Elle faillit rétorquer que c’était surtout Gadara qui aimait la balancer dans le pétrin la tête la première pour le simple plaisir d’agacer Alec. Mais cela n’aurait rien arrangé.

— Ça me plaît d’autant moins que c’est la semaine où elle part s’entraîner sur le terrain, dit Alec en jetant un coup d’œil à Reed. C’est une chose d’être en sécurité dans la tour Gadara, c’en est une autre de se retrouver à l’extérieur et exposée.

— Fort McCroskey est une base militaire, lui rappela Sabrael.

— Une base désaffectée.

— Il y a toujours des militaires sur place, et Raguel voyagera avec sa garde rapprochée.

Eve dévisagea les trois hommes, sourcils froncés.

— De quoi est-ce que vous parlez ?

Ce fut Reed qui lui fournit les explications :

— Raguel va emmener ton groupe au nord de la Californie, dans une ancienne base de l’armée dont il se sert pour les exercices grandeur nature.

Eve gémit intérieurement. Un voyage d’une semaine au sein d’une classe de Marqués débutants qui lui en voulaient d’avoir le tristement célèbre Caïn comme mentor et le tout aussi fameux Abel comme référent. Elle songea que la semaine à venir s’annonçait aussi plaisante qu’une épilation intégrale.

— Le nord de la Californie, ce n’est pas là qu’habite l’alpha ? demanda-t-elle.

Alec opina du chef.

— À deux heures de la base. Fort McCroskey est du côté de Monterey tandis que la meute de Grimshaw se trouve plus près d’Oakland.

— Ces deux heures de route constituent un avantage pratique, fit remarquer Sabrael. Vous auriez pu être envoyé en mission à l’autre bout du monde.

— Vous ne me convaincrez pas que c’est une bonne idée, répliqua sèchement Alec. Mais d’accord : j’emmènerai Eve à Monterey puis je continuerai ma route.

— Je garderai l’œil sur elle en l’absence de Caïn, ajouta Reed avec un large sourire.

— Vous avez un Infernal à cataloguer, lui rappeler Sabrael. Vous devrez tous deux vous en remettre à Raguel pour veiller à la sécurité d’Evangeline.

Celle-ci soupira.

— Quelqu'un échangerait sa place avec moi ?

— Désolé, poulette, répondit Reed. L’entraînement des Marqués n’est pas le genre d’occasion où l’on fait l’école buissonnière.

— Elle n’est pas ta « poulette », gronda Alec.

Reed leva les deux mains dans un geste de reddition que démentait l’éclat espiègle de son regard.

Les deux frères étaient d’autant plus à couteaux tirés qu’Eve avait connu l’étreinte de Reed. Cela s’était produit avant qu’Alec revienne dans sa vie, et il ne lui en faisait pas le reproche. Mais la seule idée que son frère se trouve à moins d’un kilomètre d’elle le hérissait au plus haut point.

Alec se tourna vers Eve et ses traits s’adoucirent.

— Tu préférerais traquer de vrais démons plutôt que de faire semblant ?

— Peut-être que j’ai été ressuscitée avec une nouvelle personnalité, suggéra-t-elle. Comme dans L’invasion des profanateurs.

— Ou peut-être que tu es en rogne d’avoir été tuée et que tu cherches à te venger.

L’ombre d’un sourire flotta sur les lèvres d’Eve. Comme il la connaissait bien !

— Mais si tu es une extraterrestre, ajouta-t-il, on peut dire que tu as choisi ton corps avec goût.

Eve sentit un frisson d’excitation lui parcourir le corps. Le clin d’œil d’Alec montra qu’il en était conscient.

— Quatre semaines de rien du tout, petit ange. Après quoi, on va tout déchirer.

Quatre semaines de formation, dont une entièrement consacrée à l’entraînement sur le terrain. Eve soupira. Elle était indéniablement de retour parmi les vivants.

En enfer, la torture aurait sans doute été bien moins raffinée.

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