Sylvia Day
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Oct 14, 2015  •  J'ai lu  •  9782290096970

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Les Antilles, février 1813

Il venait d’enlever une jeune mariée.

Sebastian Blake serra le manche de son couteau, mais garda une expression impassible. Et à en croire la beauté qui se trouvait en face de lui, il venait d’enlever sa propre épouse.

Elle releva le menton d’un air de défi, ses yeux sombres soutenant son regard ciller. Elle était grande et mince, et des mèches blondes s’échappaient de sa coiffure qui avait quelque peu souffert. Déchirée à l’épaule, son élégante robe de soie moirée révélait la blancheur tentatrice de son décolleté. Une main sale avait laissé son empreinte sur sa chair et, instinctivement, Sebastian tendit la main pour effacer cette offense en l’effleurant du pouce. La jeune femme se raidit et leva ses mains entravées pour repousser la sienne. Il croisa son regard.

— Redites-moi votre nom, murmura-t-il, troublé par ce bref contact avec sa peau si douce.

Elle humecta la lèvre supérieure et il sentit son sang s’échauffer.

— Olivia Merrick, comtesse de Merrick. Mon mari est Sebastian Blake, comte de Merrick et futur marquis de Dunsmore.

Il lui prit les poignets, examina l’alliance qui ornait son annulaire et y découvrit ses propres armoiries.

Il se frotta le visage, pivota sur ses talons et gagna la fenêtre ouverte la plus proche pour aspirer l’air du large à pleins poumons. À la surface de l’eau et il aperçut quelques débris du vaisseau de la comtesse ballotés par les vagues.

— Où se trouve votre époux, lady Merrick ? demanda-t-il sans se retourner.

— Il m’attend à Londres, répondit-elle, et il perçut une note d’espoir dans sa voix.

— Je vois.

Mais il ne voyait rien du tout.

— Depuis combien de temps êtes-vous mariée, milady ?

— J’avoue ne pas saisir le sens de v…

— Combien de temps ? aboya-t-il.

— Presque deux semaines.

Il prit une longue inspiration.

— Je vous rappelle que nous sommes aux Antilles, lady Merrick. Il est impossible que vous soyez mariée depuis moins de deux semaines. Votre mari ne pourrait vous attendre en Angleterre, le cas échéant.

Elle garda le silence et il finit par lui faire face. Ce fut une erreur, car sa beauté lui fit l’effet d’un direct à l’estomac.

— Auriez-vous l’obligeance de m’expliquer cela ? suggéra-t-il, soulagé de constater que sa voix ne le trahissait pas.

Pour la première fois, la jeune femme se départit de sa bravade et rougit d’embarras.

— Nous nous sommes mariés par procuration. Mais je puis vous assurer que les circonstances de notre mariage ne l’empêcheront pas de payer une rançon.

Sebastian s’approcha d’elle. Ses doigts calleux frôlèrent l’arrondi de sa joue, puis lui caressèrent les cheveux. Elle retint son souffle et ses lèvres s’entrouvrirent sous la délicatesse de son geste.

— Je suis certain qu’il sera disposé à verser une somme fabuleuse pour une beauté telle que vous.

Sous l’odeur de fumée qui s’accrochait encore à elle, il décela son parfum de femme, capiteux et sensuel. Il saisit le manche du couteau sanglé à sa cuisse et le tira de son fourreau.

Elle eut un mouvement de recul.

— Du calme, dit-il d’un ton apaisant.

Il tendit la main et attendit patiemment qu’elle se rapproche. Quand elle l’eut fait, il trancha la corde qui lui liait les mains, et rengaina sa lame. Elle frotta ses poignets délicats.

— Vous êtes un pirate, murmura-t-elle.

— Oui.

— Vous vous êtes emparé du vaisseau de mon père et de toute sa cargaison.

— En effet.

Sa tête ploya en arrière sur son cou gracile et elle leva vers lui ses beaux yeux bruns embués de larmes.

— Pourquoi, dans ce cas, vous montrer si gentil avec moi alors si vous avez l’intention de me violer ?

Il lui prit les doigts et les posa sur sa chevalière.

— La plupart des gens vous répondraient qu’un homme ne peut pas violer sa propre épouse.

Elle baissa les yeux et retint un cri en découvrant l’imposante armoirie, identique à celle qui ornait son alliance.

— Où avez-vous trouvé cela ? Vous ne pouvez pas être…

Il sourit.

— À vous en croire, je le suis.

Olivia crut que son cœur allait jaillir de sa poitrine. Trop choqué par cette révélation fracassante, son esprit lui refusa son assistance –le tristement célèbre capitaine Phoenix prétendait être son époux !

Elle s’écarta précipitamment. Il s’empressa de la rattraper quand elle faillit tomber à la renverse. Elle gémit, comme si ses doigts l’avaient brûlée. Les événements de la journée l’avaient certes ébranlée, mais ce fut le beau visage du redoutable pirate qui la bouleversa.

Il était grand, doté de larges épaules, et sa présence imposante semblait absorber tout l’air disponible dans la cabine. Ses cheveux noirs étaient plus longs que ne l’exigeait la mode et son teint hâlé était celui d’un homme qui passait la majeure partie de son temps à l’extérieur. C’était un être sauvage, indompté – un homme habitué à vivre au contact des éléments.

Elle l’avait regardé, fascinée, diriger l’abordage de son vaisseau, bondir sur le pont, et se rendre maître des lieux en quelques minutes. L’attaque avec été brillamment menée, avec une précision qui avait permis d’éviter des blessés graves et des morts. Olivia, qui avait passé une grande partie de son enfance sur les bateaux de son père, savait reconnaître le talent quand elle le voyait.

La façon qu’il avait de manier l’épée et d’aboyer des ordres, ses cheveux lui balayant le visage, la puissante musculature de ses cuisses visible sous ses pantalons… Jamais Olivia n’avait rien vu d’aussi flamboyant. D’aussi excitant.

Jusqu’à ce qu’il la touche.

Elle avait alors découvert ce que signifiait véritablement être excitée.

À présent, elle le dévisageait, bouche bée, tandis que ses longs doigts élégants s’approchaient de l’encolure de sa chemise et disparaissaient sous le jabot de dentelle. D’un geste fluide, Phoenix fit passer sa chemise par-dessus sa tête.

— Juste ciel, souffla-t-elle, surprise par l’onde de chaleur qui lui inonda les veines quand il révéla son torse.

Ses seins s’alourdirent, leurs pointes devinrent douloureuses.

Phoenix sourit, conscient de l’effet qu’il produisait sur elle. Il se mouvait avec une grâce arrogante, ses muscles puissants ondulant à fleur de peau. Ses biceps saillirent quand il se débarrassa de sa chemise tout en s’approchant d’elle.

Elle n’avait encore jamais vu d’homme torse nu. Sur la plantation de son père, les ouvriers avaient obligation de garder leur chemise pour épargner sa pudeur de jeune fille. Mais elle avait beau manquer d’expérience, elle était certaine qu’aucun homme sur terre n’était doté d’une musculature aussi éblouissante que celle de Phoenix.

Olivia referma la bouche quand il fut si près d’elle qu’elle sentit la chaleur qui irradiait de sa peau. Elle dut alors faire appel à toute sa volonté pour résister à l’envie de le toucher, de presser le visage contre sa poitrine pour inhaler son parfum envoûtant. Il sentait merveilleusement, cet l’homme dans la force de l’âge, au cuir tanné par les embruns et le soleil. Il tendit les mains vers elle, couvant ses seins d’un regard ardent.

— Par la gueule de l’enfer ! gronda-t-il quand la lame du couteau entra en contact avec son sexe en érection.

Stupéfait, il baissa les yeux sur la main d’Olivia, puis revint à son visage. Il exhala un soupir las.

— Je ne vous conseille pas de me castrer, mon ange. Un de vos devoirs, après tout, consiste à me donner des héritiers.

— Je ne crois pas un seul instant que vous soyez lord Merrick, capitaine.

L’idée ne lui déplaisait pas cependant. Rêveries romanesques et fantasmes de jeune fille – Phoenix incarnait tout cela et plus encore. Son père n’aurait jamais approuvé un tel individu – ce pirate était à mille lieues du comte soigneusement sélectionné qu’on lui avait dépeint. Mais s’il n’eût point été du goût de son père, il correspondait parfaitement aux désirs les plus secrets d’Olivia.

Phoenix haussa un sourcil sardonique.

— Mais vous n’en êtes pas certaine. Avez-vous seulement rencontré votre époux ?

Un tremblement nerveux secoua la main d’Olivia et il tressaillit.

— Tout doux, ma belle, lui conseilla-t-il. L’appendice que vous menacez si dangereusement est appelé à combler vos désirs.

— Le seul appendice de cette nature qui comblera jamais mes désirs est celui de mon époux, répliqua-t-elle.

Il retrouva aussitôt son éclatant sourire, révélant une fossette juste au-dessus de la commissure gauche de ses lèvres. Comment un pirate pouvait-il avoir une fossette ?

— Je suis soulagé de l’entendre, commenta-t-il de sa séduisante voix de basse. Je ne serais guère enclin à la mansuétude vis-à-vis d’une épouse adultère.

— Je ne suis pas votre épouse ! rétorqua-t-elle, déstabilisé par son charme et l’effet qu’il avait sur elle.

— Si vous avez dit vrai, alors vous êtes bel et bien ma comtesse. Et en dépit de votre charmante introduction, ajouta-t-il avec un regard appuyé vers son couteau, il ne vous déplait pas d’être ma femme.

— Comment pouvez-vous dire une telle chose ?

— Ce n’est pas moi qui le dis. Ce sont les pointes de vos seins. Elles sont dressées et réclament mes caresse en se pressant contre ce qui demeure de votre corsage.

Horrifiée, Olivia se couvrit la poitrine. Il en profita pour la délester du couteau. Il récupéra sa chemise et la lui tendit.

— Tenez. Couvrez-vous en attendant qu’on retrouve vos malles. Je n’ai nulle envie que mes hommes admirent vos appâts. Nous sommes en mer depuis plusieurs mois et ils sont particulièrement à cran.

Il la balaya d’un regard approbateur, puis laissa échapper un petit rire.

— Délicieuse d’impudence, murmura-t-il.

Elle se raidit, se demandant s’il trouvait sa tenue peu attrayante, puis se troubla quand elle se rendit compte que son jugement lui importait. Toute sa vie, elle avait accompagné son père dans ses fréquents voyages à Londres. L’enfant sensible qu’elle était avait rapidement compris que la haute société les décriait à cause de leurs origines roturières et que son son père travaillait dans le commerce. Afin de se préserver, elle avait appris à ignorer l’opinion d’autrui. Celle de ce pirate lui importait, cependant. Plus qu’elle n’aurait dû.

— Je suis tout à fait capable de prendre soin de moi, déclara-t-elle, sur la défensive.

— Loin de moi l’idée de m’en plaindre, assura-t-il. Je connais votre père, mon ange. Je sais qu’il est fort occupé et je suis ravi de constater que vous pensez par vous-même et faites preuve d’intrépidité.

Il se tourna vers la porte, sans paraître affecté le moins du monde par l’incendie qui ravageait les sens d’Olivia.

— Attendez ! s’écria-t-elle.

C’était sans doute déraisonnable de sa part, mais elle redoutait qu’il la laissât seule. Son équipage était composé d’individus grossiers qui ne s’étaient pas gênés pour la pincer et la peloter, lui tirer les cheveux et déchirer sa robe. Elle était certes intrépide, mais pas au point de se mettre volontairement en danger.

— Vous ne pouvez pas me laisser ici toute seule !

Phoenix s’arrêta sur le seuil et ses traits s’adoucirent.

— Personne n’entrera dans cette cabine sans ma permission. Vous êtes en sécurité.

Elle secoua la tête, et les mains qui serraient contre sa poitrine sa chemise encore imprégnée de la chaleur de son corps se mirent à trembler.

— Ne m’abandonnez pas.

— Je dois y aller, répondit-il doucement. Je dois donner des ordres à l’équipage, m’occuper de votre vaisseau et localiser vos malles. Où se trouve la procuration ? ajouta-t-il avec un froncement de sourcils.

— Elle est repartie pour Londres avec le mandataire, immédiatement après la signature.

— Qui l’a signée en mon nom ?

Le ton cinglant laissa Olivia interdite, et le doute germa dans son esprit.

— Lord Dunsmore, souffla-t-elle.

Il étrécit les yeux.

— Et vous n’avez pas trouvé curieux que votre époux ne vienne pas vous chercher lui-même ? Vous ne vous êtes jamais demandé ce qui l’empêchait de signer cette procuration, à défaut de vous épouser comme il convient ?

Olivia sentit sa lèvre inférieure trembler, et la mordit pour dissimuler son émoi. Mais Phoenix était perspicace. Étouffant un juron, il revint vers elle. Il lui effleura la bouche du pouce, mais son regard y demeura fixé. Olivia n’osait plus respirer.

— Vous êtes belle et désirable, murmura-t-il. Pourquoi consentir à cet arrangement et épouser un homme qui n’existe que sur le papier ?

— Je ne qualifierais pas le fait d’épouser un marquis d’arrangement, articula-t-elle.

Il se raidit.

— C’est donc pour le titre, conclut-il.

Olivia secoua la tête. Le titre était important pour son père. Elle-même n’avait jamais rien désiré d’autre qu’un mariage d’amour, comme celui de ses parents était réputé l’avoir été.

— Le souhait de mon père était de me voir épouser lord Merrick. Je ne pouvais m’y opposer.

Son père n’avait qu’elle au monde. Elle n’aurait pas supporté de le décevoir ou de l’attrister.

Phoenix la scruta un long moment. Puis il se retourna et quitta la cabine sans mot dire, emportant avec lui l’énergie crépitante qui émanait de sa personne.

Sebastian évalua les dommages heureusement mineurs du vaisseau de son beau-père et maudit son propre père de l’avoir mis dans cette situation. Il s’accouda au bastingage et ferma les yeux.

Depuis cinq ans, la mer était devenue son exigeante et capricieuse maîtresse. Elle l’avait accueilli à bras ouverts, sans se soucier de son passé. Elle avait apaisé les souffrances qui l’avaient poussé à fuir le foyer paternel et lui avait offert une existence aussi éloignée que possible de celle qui l’avait meurtri. Et voilà qu’il découvrait qu’on lui avait inventé une nouvelle vie sans qu’il en sache rien. Il avait du mal à le reconnaître, mais il ne doutait pas un instant qu’Olivia ait dit la vérité.

Il ne comprenait pas ce qui avait pu inciter le marquis à arranger ce mariage. Il n’avait pas eu le moindre contact avec sa famille depuis des années. Que diable comptait-il raconter à cette fille quand elle découvrirait, à son arrivée, que époux n’était pas là ?

Il ricana. Le terme de « fille » était incorrect. Olivia Merrick avait tout d’une femme. Sa femme. Son épouse.

Enfer et damnation !

Sebastian écarta une épée d’un coup de pied et lâcha un juron si retentissant que tous les hommes sur le tournèrent les yeux dans sa direction.

Mais il aurait beau jurer et pester, il n’en demeurait pas moins marié. À la plus belle femme qu’il eût jamais vue, la fille de Jack Lambert, un marchand richissime. Si le mariage avait fait parti de ses projets, il aurait été ravi. Mais il ne voulait pas se marier. Il ne désirait pas retourner en Angleterre et assumer le rôle qui aurait dû revenir à son frère, Edmund.

— Phoenix.

Sebastian se retourna et découvrit Will, son second, un grand gaillard dont le physique contrastait de façon saisissante avec la banalité de son nom.

— Quoi ? répondit-il sèchement.

— Nous avons mis la main sur les effets de la dame. J’avais encore jamais rien vu de tel : un lit à baldaquin et une baignoire équipée d’une citerne ! Mais quand on a voulu déposer ses malles dans votre cabine, elle a failli tirer sur Red.

Tirer sur lui ?

— Oui, et avec votre pistolet, en plus.

Sebastian se pinça l’arrête du nez d’un geste las. Maudite femelle, se dit-il, mais il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire. Olivia avait de la fougue et de l’esprit – des qualités qu’il appréciait chez les femmes qui partageaient sa couche.

Bonté divine ! Il s’empressa de chasser cette idée. Non. Il n’était pas question qu’il s’avise de seulement penser à coucher avec elle. S’il la mettait dans son lit, il devrait la garder et il n’en avait pas l’intention. Elle méritait mieux qu’un pirate.

— Je vais la voir, grommela-t-il. Dis aux hommes de commencer à réparer son navire. Je tiens à rendre lady Merrick à son père le plus vite possible.

Il s’étonna de la facilité avec laquelle il avait eu recours à son titre pour parler d’elle, mais refusa d’y réfléchir plus avant.

— Entendu, capitaine.

Le rire de Will le poursuivit jusqu’au bout du pont.

Sebastian frappa doucement à la porte de sa cabine.

— Milady ? C’est moi. Je vais entrer.

Il passa prudemment la tête à l’intérieur. Et découvrit Olivia assise à son bureau, vêtue de sa chemise et braquant un pistolet lui. Étincelante de fureur et déterminée – une vraie tigresse.

— Vous savez ce que vous faites ? demanda-t-il.

— Évidemment.

Il entra dans la cabine, referma la porte d’un coup de pied et s’approcha du placard à liqueurs.

— Désirez-vous un cognac, ma tendre épouse ?

— Existe-t-il la moindre preuve que vous soyez mon époux ? demanda-t-elle sèchement.

— Existe-t-il la moindre preuve que vous soyez ma femme ? répliqua-t-il en lui servant un verre dans l’espoir de calmer sa mauvaise humeur. La bague… ajouta-t-il en levant la main et en agitant les doigts.

Elle ricana.

— Qui vous a appris à manier un pistolet ? reprit-il tandis qu’il faisait tiédir l’alcool à la flamme d’une bougie.

— Le contremaître de la plantation de mon père.

Quand il se retourna, le pistolet était posé sur le secrétaire, et Olivia regardait pensivement par la fenêtre.

— Votre père avait donné son accord ?

— Mon père n’en savait rien. Je voulais apprendre. Je n’avais aucune raison de l’inquiéter inutilement.

Réprimant un sourire, Sebastian s’approcha d’elle. Elle avait un profil élégant, un nez impertinent et un menton volontaire. Elle se mordillait la lèvre inférieure et l’idée de cette bouche sur différentes parties de son corps faillit le faire durcir. Il posa le cognac sur ses cartes nautiques et appuya la hanche contre le bureau.

— À quoi pensez-vous donc, ma belle ? s’enquit-il doucement.

Elle tendit la main vers le verre à l’aveuglette et il le poussa vers elle.

— Je pense que vous devriez enfiler une chemise.

— Je suis très bien ainsi, mais votre sollicitude toute matrimoniale me va droit au cœur.

Olivia s’étrangla sur sa gorgée de cognac. Il lui tapota le dos jusqu’à ce qu’elle agite la main pour le chasser.

— Ça va ! haleta-t-elle en essuyant les larmes qui perlaient à ses cils. Quelles sont vos intentions, Phoenix ? ajouta-t-elle en le foudroyant du regard.

Sebastian se rapprocha lentement pour lui laisser le temps de reculer. Elle n’en fit rien. La veine située à la base de son cou palpita follement quand il caressa la manchette de sa chemise, son doigt frôlant délibérément son poignet nu. Il la sentit frissonner, mais cacha sa satisfaction. L’attirance était mutuelle, semblait-il.

— Mes hommes vont réparer votre navire. Il devrait être prêt à mettre les voiles d’ici une semaine. Nous gagnerons alors le port le plus proche où je laisserai mon vaisseau pour faire le voyage avec vous jusqu’en Angleterre. Une fois sur le sol britannique, nous règlerons cette affaire en exigeant l’annulation de ce mariage, après quoi nos routes se sépareront.

— Je vois, souffla Olivia, qui tourna de nouveau les yeux vers la fenêtre.

Elle demeura silencieuse un moment, puis :

— Et si je ne souhaitais pas l’annulation ?

Il haussa les sourcils.

— Vous souhaitez être l’épouse d’un criminel recherché ?

Le bref coup d’œil dont elle le gratifia était si dénué de peur qu’il l’intrigua. Alors qu’elle avait toutes les raisons d’être terrifiée, elle semblait parfaitement calme. Elle fit tournoyer le cognac au fond de son verre, considéra les reflets à la surface du breuvage avec une attention excessive.

— Lord Merrick n’est pas recherché.

— Vous croyez que je suis Merrick ?

— Je réserve mon jugement, répondit-elle avec un haussement d’épaules.

Sebastian avala le contenu de son verre, puis alla s’allonger dans le hamac accroché dans un coin de la cabine, les mains derrière la tête.

— Vous paraissez bien sereine pour une femme qui se retrouve dans la cabine d’un pirate.

Elle souffla pour chasser une mèche de cheveux de son visage. Comme celle-ci retombait au même endroit, elle libéra sa somptueuse chevelure. Le corps de Sebastian réagit instantanément. Olivia Merrick était aussi ensorcelante qu’une sirène.

— Il semblerait que je n’ai pas le choix et, jusqu’ici, vous vous êtes bien mieux comporté que vos hommes d’équipage.

— Je vous présente mes excuses pour les mauvais traitements qu’ils vous ont infligés. Cela ne se reproduira pas, assura-t-il en la regardant tresser sa chevelure qui lui descendait jusqu’à la taille.

Il n’avait encore jamais été témoin d’un tel spectacle et découvrait avec surprise qu’il en appréciait le caractère intime.

Olivia fit passer sa tresse dans son dos, puis acheva son verre d’un trait. Ses yeux s’embuèrent et elle les éventa des deux mains.

Sebastian posa la question qui brûlait les lèvres :

— Pourquoi souhaiteriez-vous que mariage perdure ?

Lorsqu’elle répondit, sa voix, rendue rauque par l’alcool, fit durcir son sexe. Il se plut à imaginer qu’elle était enrouée à force d’avoir crié son nom dans le feu de la passion. Olivia se montrant passionnée dans les actes les plus ordinaires, elle devait, dans une chambre à coucher, être capable de brûler vif un homme.

— Pour toutes les raisons qui font que j’ai accepté ce mariage en premier lieu. Pour faire plaisir à mon père, diriger ma propre maisonnée, avoir des enfants et la sécurité que procure le nom d’un homme.

Du bout de l’index, elle lissa un sourcil à l’arc délicat, puis reporta les yeux sur lui.

— Personne ne connaît votre secret et je n’ai pas l’intention de le révéler à qui que ce soit. Demeurer mariée me permettrait de jouir du statut d’épouse sans avoir à subir les inconvénients d’un époux. En fait, ajouta-t-elle, s’échauffant visiblement, si vous êtes vraiment Sebastian Blake, je trouve au statut d’épouse un attrait qui lui manquait jusqu’à présent.

Sebastian fit glisser sa main le long de son torse et nota qu’elle en suivit le mouvement avec une attention dévorante.

— Vous seriez disposée à tenir ma maison, à porter mon nom et mes héritiers ?

— Bien sûr, répondit-elle en rougissant, comme son regard croisait de nouveau le sien. Je suis consciente des responsabilités qui m’incombent en tant qu’épouse de… lord Merrick.

— Des responsabilités qui impliquent de m’accueillir dans votre lit, souligna-t-il. Souvent.

Elle haussa un sourcil.

— Si vous êtes celui que vous prétendez être, je vous y accueillerais volontiers.

Sebastian se figea. La vision que ses mots avaient fait naître dans son esprit fit palpiter son entrejambe douloureusement.

— C’est mon titre qui vous y inciterait ?

— Je ne suis pas aussi superficielle, répliqua-t-elle, le menton haut.

— Alors c’est mon physique que vous trouvez attirant ?

— Attirant ? répéta-t-elle, moqueuse. Vous avez tout du barbare !

Il se redressa si brusquement que le hamac tangua.

— Du barbare ?

— Enfin, regardez-vous ! Vos fichus cheveux sont presque aussi longs que les miens.

— Vous exagérez, répliqua-t-il, vexé. Et je vous interdis de jurer !

— Et ces muscles, poursuivit-elle sans se soucier de son intervention.

— Que leur reprochez-vous ? gronda-t-il.

— Ils sont énormes. Dignes d’un sauvage, répondit-elle en allant se planter devant la fenêtre.

— D’un sauvage ? cracha-t-il.

Ses pieds touchèrent le sol avec un bruit sourd.

— Assurément.

Une quinte de toux lui secoua les épaules.

— Sachez que la plupart des femmes me trouvent irrésistible, déclara-t-il en fonçant vers elle.

— Vraiment ? fit-elle, l’air nullement impressionné.

— Oui, vraiment. Figurez-vous que j’étais la coqueluche de ces dames du temps où je résidais à Londres, se vanta-t-il, inexplicablement blessé par ses critiques.

— Vous êtes persuadé de l’avoir été, j’en suis sûre, rétorqua-t-elle. Mais peut-être que vous étiez plus civilisé à l’époque.

Soupçonneux, il plissa les yeux, la fit pivoter vers lui… et découvrit qu’elle était secouée par un rire silencieux et que ses yeux pétillaient d’amusement.

— Vous vous moquez de moi, dit-il, incapable de ne pas sourire.

— Juste un peu, pouffa-t-elle.

De deux choses l’une : soit les événements de la journée avaient eu raison de l’esprit d’Olivia… soit elle était adorable. La bonne humeur qu’ils partageaient captiva tant Sebastian qu’il en oublia tout le reste. Il laissa courir son doigt sur l’arête de son nez mutin, qu’elle fronça quand il en tapota la pointe.

Et quand elle fixa sur lui ses yeux sombres dans lesquels il lut de l’admiration, ce fut comme si elle appliquait un baume sur son amour propre meurtri.

— Un sauvage avec une délicieuse fossette, murmura-t-elle en lui caressant la joue. Comment vous êtes-vous retrouvé là ? ajouta-t-elle d’une voix presque haletante. Vous, un aristocrate, fortuné dont le nom est synonyme de prestige. Pourquoi vous tourner vers la piraterie ?

Sebastian mourait d’envie de l’attirer à lui. La gorge nouée, il laissa retomber sa main sur l’épaule d’Olivia.

— Ah… Vous me croyez donc, à présent ?

Elle émit un nouveau ricanement, parfaitement indigne d’une lady, et qu’il trouva néanmoins charmant.

— Je suis juste perplexe, et disposée à vous faire plaisir pour l’instant.

— Vous devriez choisir plus scrupuleusement vos mots, milady. Vous n’avez pas idée de ce qui pourrait me faire plaisir. Je n’ai rien d’un gentleman, clarifia-t-il comme elle fronçait les sourcils d’un air perplexe.

— Vous êtes comte, milord.

— Ce n’est qu’un titre, lady Merrick.

— Vous avez reçu l’éducation d’un…

— J’ai été maudit, l’interrompit-il. Mon frère aîné, Edmund, était censé en hériter, mais il est mort dans un duel il y a cinq ans.

— Un duel ? répéta-t-elle. C’est affreux. Je suis désolée.

— Oui, eh bien… je le suis aussi, croyez-moi. D’autant que s’il a livré ce duel, c’était pour défendre mon honneur. Comme si j’en avais eu un à défendre, ajouta-t-il avec un rire âpre.

— Il devait beaucoup vous aimer.

— Edmund aimait son titre, répliqua-t-il.

Olivia soutint son regard sans ciller.

— Que s’est-il passé ?

Il fut tenté de s’en tirer par une pirouette, quelque commentaire narquois susceptible de détourner sa curiosité. Il eut envie de la tourner en ridicule, de la brusquer, de lui faire peur et de la repousser. Les paroles qu’il se décida à prononcer avaient le pouvoir de faire tout cela.

— J’ai sottement compromis une jeune fille. Quand son frère est venu me trouver pour me demander de l’épouser, j’ai refusé. J’étais bien placé pour savoir qu’elle n’était pas innocente. Et j’étais certain, vu la façon dont nous avions été surpris, d’avoir été attiré dans un piège.

Olivia porta la main à ses lèvres.

— Au lieu d’exiger satisfaction auprès de moi, son frère a approché Edmund. Son satané sens de l’honneur lui a interdit de refuser. Je n’ai su que le duel avait eu lieu qu’après coup. Mon père m’a tiré du lit pour m’apprendre la nouvelle, ajouta-t-il sans chercher à dissimuler son amertume. Je n’avais pas encore dessaoulé de ma soirée de débauche de la veille quand il a déversé ses compliments sur moi en hurlant, comme si j’étais responsable de la mort d’Edmund.

Il ferma les yeux.

— Edmund avait été éduqué pour tenir son rang. Moi, en revanche…

Il laissa sa phrase en suspens.

Pourquoi lui racontait-il cela ? Il n’avait jamais dit un mot de cette histoire à qui que ce soit.

— Vous, en revanche, vous êtes trop fougueux et indiscipliné pour tenir ce rang, acheva Olivia à sa place.

Sebastian rouvrit les yeux. Elle s’était retournée vers la fenêtre pour le laisser se ressaisir. Il se plaça derrière elle, assez près pour que son souffle fasse voleter ses cheveux et que son parfum lui échauffe les sangs. Il serra les poings.

— Je parie que vous étiez un enfant turbulent, poursuivit-elle, sa voix douce sinuant délicieusement le long de son épine dorsale. Votre précepteur n’arrivait pas à vous faire tenir en place, vous vous salissiez sans arrêt, embrassiez des filles que vous n’auriez jamais dû embrasser et cherchiez perpétuellement querelle à votre père pour le punir d’avoir un fils aîné tellement parfait – un frère que vous n’aviez aucun espoir d’égaler.

Surpris par sa perspicacité, Sebastian regarda par la fenêtre d’un air absent.

— Suis-je loin du compte ? s’enquit-elle.

— Vous êtes beaucoup trop près, avoua-t-il d’un ton bourru. Comment en sommes-nous venus à aborder des sujets aussi personnels ?

— Votre regard trahit votre nature, aussi impitoyable que tourmentée. Je n’ai pu m’empêcher de me demander quelles circonstances vous avaient amené à vivre ainsi, répondit-elle en se tournant vers lui. Votre père vous a-t-il dit qu’il aurait préféré que ce soit vous qui ayez trouvé la mort plutôt que votre frère ?

L’air s’échappa entre les dents serrées de Sebastian. Olivia voyait trop clair en lui, voyait des choses qu’elle n’aurait pas dû. Ses yeux étaient emplis d’une compassion dont il ne voulait pas. Le désir, oui. La passion, l’admiration – il voulait lire tout cela dans ses yeux. Mais la pitié…

— Ainsi vous avez décidé de lui donner raison, poursuivit-elle, l’écorchant vif avec de simples mots. De lui prouver que vous ne valez rien comme héritier de rechange. Et comme vous n’êtes pas du genre à vous contenter de demi-mesures, vous vous êtes rebellé de la pire des façons. Votre souhait secret est peut-être même de vous faire prendre, afin que l’humiliation de votre père soit totale. Sinon, pourquoi porter cette chevalière qui vous trahit ?

Il eut envie de casser, de déchirer quelque chose. Furieux d’être ainsi mis à nu, il la saisit aux épaules.

— Vos paroles révèlent l’insondable profondeur de votre naïveté, cracha-t-il avec dédain.

— Je ne vous ai donné aucune raison de vous montrer cruel, répliqua-t-elle en rougissant.

— Peut-être est-ce dans ma nature d’être cruel, grinça-t-il, ses doigts s’enfonçant dans sa chair. Vous ignorez tout de moi.

Elle releva le menton, le regard étincelant de colère.

— Lâchez-moi, Phoenix. Immédiatement.

Il l’attira plus près.

— Que savez-vous donc de la rébellion ? gronda-t-il. Vous, la gentille petite fille docile, qui épouse un homme qu’elle n’a jamais vu pour faire plaisir à son père. Je parie que vous ne vous êtes pas rebellée une seule fois dans votre vie !

— Si, je l’ai fait ! cria-t-elle, tremblant de rage.

Son souffle s’accéléra et ses lèvres pleines s’entrouvrirent

Le corps tendu de colère et de désir, Sebastian haussa un sourcil dubitatif.

— Quand cela ?

— À l’instant même !

Sur ce, elle le força à baisser la tête et écrasa ses lèvres sur les siennes.

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