Sylvia Day
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Apr 22, 2015  •  J'ai lu  •  9782290098370

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Prologue 1 

Paris, 1757

Agrippée au rebord de la table, Marguerite Piccard frémissait de la tête aux pieds, au comble de l’excitation. Des petits frissons lui parcouraient le corps tandis qu’elle se mordillait la lèvre pour ne pas gémir de plaisir.

— Ne te retiens pas, murmura son amant d’une voix sourde. Vas-y ! Ça me rend fou de t’entendre crier.

Ses yeux bleus, mi-clos, cherchèrent dans le miroir le reflet de l’homme qui la besognait debout en respirant laborieusement. À chacun de ses coups de boutoir, la tablette tremblait.

Le marquis Philippe de Saint-Martin esquissa un sourire satisfait en la voyant toute empourprée et échevelée. Il referma les mains sur ses seins et l’incita à onduler au même rythme que lui.

Ils y mettaient autant d’ardeur l’un que l’autre. Leurs peaux étaient couvertes d’une fine pellicule de sueur, leurs souffles haletants se répondaient. Le sang lui bouillonnait dans les veines. Son amant était source de tels délices qu’elle avait renoncé à tout – famille, amis, ainsi qu’à un bel avenir – pour être avec lui. Elle savait qu’il l’aimait autant qu’elle l’aimait. Chaque caresse, chaque regard le lui prouvaient.

— Dieu que tu es belle ! murmura-t-il en la contemplant dans le miroir.

C’était elle qui avait proposé de faire l’amour dans cette pièce, d’une voix timide et impatiente à la fois.

— Je suis à ton service, avait-il déclaré.

Il l’avait suivie tout en ôtant sa redingote. Il y avait tant de sensualité dans sa démarche et tant de rapacité dans son regard qu’elle en avait frissonné. Il était né pour les jeux de l’amour – cela transpirait par tous les pores de sa peau, cela s’entendait dans la moindre des syllabes qu’il articulait, cela se percevait dans chacun de ses gestes –, et il y excellait. 

À l’instant où elle l’avait repéré au bal des Fontinescu, un an plus tôt, elle s’en était entichée. Son costume de soie d’un rouge intense attirait certes tous les regards, mais Marguerite avait assisté à cette soirée dans le seul but de le voir en chair et en os. Ses sœurs aînées lui avaient chuchoté à l’oreille qu’il enchaînait les liaisons scandaleuses et s’était même fait surprendre en flagrant délit. Il était marié. Ce qui n’empêchait pas ses anciennes maîtresses d’afficher leur chagrin d’avoir été répudiées, certaines allant pleurer sous ses fenêtres dans l’espoir d’obtenir quelques secondes d’attention. Marguerite avait eu très envie de savoir à quoi ressemblait ce libertin.

Philippe de Saint-Martin ne l’avait pas déçue. Pour dire les choses simplement, elle ne s’attendait pas qu’il soit aussi… mâle. Les hommes qui s’adonnaient au vice et aux excès de toutes sortes étaient rarement virils. Lui l’était indéniablement.

Elle n’avait encore jamais vu un homme aussi dangereux pour la sérénité des femmes. Le marquis était magnifique. Sa forme physique était impressionnante et son air distant ajoutait à son charme. Cheveux blonds, teint clair – comme elle –, elles le voulaient toutes et l’on comprenait aisément pourquoi. Elles étaient sans défense devant son regard vaguement somnolent, mais qui semblait promettre des plaisirs sans pareils.

Le marquis avait le double de son âge et il était doté d’une épouse aussi splendide que lui. Ce qui n’empêcha pas Marguerite de s’intéresser à lui. Ni lui à elle.

— Je suis déjà l’esclave de votre beauté, lui avait-il déclaré ce soir-là en se matérialisant près d’elle au bord de la piste de danse. Il va falloir que je vous suive partout ou que je maudisse la distance qui nous séparera.

Rendu nerveuse par l’audace du marquis, Marguerite avait regardé droit devant elle, le souffle court, soudain, et le corps en feu. Le poids de ce regard viril l’avait émue plus que de raison.

— Vous connaissez des tas de femmes beaucoup plus belles que moi, avait-elle répliqué.

— Non.

Le cœur de Marguerite avait cessé de battre, puis était reparti au triple galop. Le marquis paraissait sincère et, sottement, elle l’avait cru. Elle était encore sous le charme lorsque sa mère l’avait convoquée dans son salon privé, le lendemain matin.

— Ne te fais pas d’illusions à propos de Saint-Martin, avait conseillé la baronne. J’ai vu la manière dont il te regardait hier soir et j’ai vu aussi que tu ne te privais pas de l’admirer.

— Toutes les femmes présentes l’admiraient. Même vous, maman.

Sa mère avait posé le bras sur le dossier de la méridienne où elle avait pris place. En dépit de l’heure matinale, sa perruque avait été poudrée à blanc et ses joues et ses lèvres fardées de rouge. Le décor blanc et argent de son petit salon était spécialement étudié pour mettre en valeur sa beauté diaphane.

— Tu es la benjamine de la famille, tu as dix-huit ans et tu seras bientôt mariée. Puisque le marquis savoure déjà le bonheur conjugal avec une autre, tu dois chercher ailleurs.

— Comment pouvez-vous être certaine qu’il le savoure ? Son mariage a été arrangé.

— Le tien aussi le sera si tu ne m’écoutes pas, avait riposté la baronne d’un ton sec. Tes sœurs ont fait de belles alliances, c’est pourquoi je peux t’octroyer une certaine liberté. Fais-en bon usage ou je te choisirai un époux sans te consulter. Peut-être le vicomte de Grenier ? Selon la rumeur, c’est un bon coq, si c’est ce qui t’intéresse, et il est plus jeune que Saint-Martin, par conséquent plus manipulable.

— Maman !

— Tu n’es pas de taille à gouverner un homme de l’acabit de Saint-Martin. Des gamines telles que toi, il en mange trois chaque matin au petit déjeuner, mais c’est avec des mets un peu plus faisandés qu’il se rassasie.

Marguerite n’avait pas répliqué, consciente qu’elle ne savait rien de lui en dehors des ragots et des sous-entendus.

— Ne t’approche pas de lui, ma fille. Il suffirait d’un vague parfum de scandale pour ruiner ta réputation.

Sachant que c’était vrai, Marguerite avait acquiescé résolument.

— Je suis certaine qu’il m’a déjà oubliée.

— Bien sûr.

La baronne avait esquissé un sourire compatissant. Marguerite était sa préférée, et celle qui lui ressemblait le plus, au physique comme au moral.

— Cette discussion avait pour but de m’assurer que tu serais raisonnable, avait-elle conclu.

Mais Saint-Martin avait fait preuve d’une persévérance inattendue. Au cours des semaines qui avaient suivi, Marguerite l’avait trouvé partout sur son chemin, si bien qu’elle n’aurait pu l’oublier même si elle l’avait voulu. Quant à savoir pourquoi il se désintéressait soudain de ses plaisirs habituels, les spéculations étaient allées bon train. Marguerite avait caressé l’idée qu’il lui courait peut-être après, tout simplement. Incapable de demeurer plus longtemps dans l’incertitude, elle avait décidé de lui poser carrément la question.

Cachée derrière une grande plante en pot, elle avait attendu qu’il passe. Elle s’était efforcée de respirer lentement pour apparaître calme, mais cela l’avait étourdie. Plus il était proche, plus elle était mal à l’aise – c’était ainsi depuis le début avec cet homme. Avant même de le voir, elle avait su qu’il arrivait. Dès qu’il avait été en vue, elle avait lancé :

— Que voulez-vous ?

Le marquis s’était immobilisé, avait tourné la tête dans sa direction.

— Vous.

Sa réponse lui avait coupé le souffle.

Il avait pivoté et s’était approché de sa démarche féline en la parcourant d’un lent regard, de plus en plus brûlant. Lorsqu’il s’était attardé sur ses seins, elle les avait sentis se tendre.

— Arrêtez !

Elle s’était retranchée derrière son éventail. Dans son corset, ses mamelons avaient durci comme lorsqu’elle avait froid.

— Pas de scandale ! avait-elle ajouté.

Il avait serré les dents.

— Vous craignez que je compromette vos projets de mariage ?

— Oui.

— Ce n’est pas cela qui va m’arrêter, bien au contraire.

Elle lui avait adressé un regard interrogateur, et il avait répliqué :

— La simple idée que vous puissiez en épouser un autre me rend malade.

Marguerite avait porté la main à sa gorge.

— N’en dites pas plus, avait-elle murmuré, prise de vertige. Je n’ai pas assez d’esprit pour badiner de cette manière.

— Je vous dis la vérité, Marguerite.

Qu’il se permette de l’appeler par son prénom l’avait stupéfiée. Il avait poursuivi comme si de rien n’était :

— Nous n’avons pas de temps à perdre avec des balivernes.

— Nous n’en aurons jamais davantage.

Le marquis continuant d’avancer, elle avait été forcée de reculer, jusqu’à se retrouver dos au mur. Un rideau de branchages les dissimulait à la vue, leur offrant un bref moment d’intimité.

Il avait ôté son gant pour lui caresser la joue, et le contact de sa main avait été comme une brûlure. Son parfum épicé avait provoqué des sensations étranges dans cette partie du corps dont une jeune fille était censée tout ignorer.

— Vous le ressentez vous aussi ?

Elle avait secoué la tête.

— Vous ne pouvez nier une certaine affinité entre nous, avait-il insisté. Votre corps réagit au mien, c’est indéniable.

— Peut-être ai-je peur, tout simplement.

— Ou peut-être avez-vous envie de moi. Si un homme est capable de faire la différence, c’est bien moi.

— Certes, avait-elle rétorqué avec une pointe de jalousie qu’elle s’était reprochée aussitôt.

— Je me suis souvent demandé, avait-il murmuré en contemplant sa bouche entrouverte, ce qu’on ressentait à faire l’amour avec une femme telle que vous, c’est-à-dire incomparablement belle et sensuelle, mais trop innocente pour en faire une arme.

— Contrairement à vous, qui utilisez votre physique séduisant comme une arme ?

Un sourire avait incurvé sa bouche au dessin parfait, effaçant comme par enchantement les rides d’amertume qui l’encadrait, et le cœur de Marguerite avait manqué un battement.

— Je suis ravi d’apprendre que vous me trouvez séduisant.

— Comme toutes les femmes !

Le marquis avait haussé les épaules en un geste non dénué d’élégance.

— Il n’y a que votre opinion qui m’intéresse.

— Vous ne me connaissez pas. Mon opinion n’a peut-être aucun intérêt.

— Justement, j’aimerais vous connaître. J’en ai besoin. Depuis l’instant où j’ai posé les yeux sur vous, je ne pense à rien d’autre.

— C’est impossible.

— Supposons que je rende cela possible, accepteriez-vous ?

Elle connaissait la réponse, mais avait été incapable de la dire à voix haute.

— Votre désir passera, avait-elle bredouillé.

Saint-Martin avait fait un pas en arrière, les mâchoires serrées.

— Il ne s’agit pas de désir.

— De quoi alors ?

— D’obsession.

Il avait remis son gant avec une lenteur calculée, un doigt après l’autre, comme s’il avait besoin de ce délai pour se calmer.

— Je trouverai le moyen de vous avoir, avait-il conclu d’une voix rauque avant de tirer sa révérence.

Elle l’avait regardé s’éloigner, en proie à un mélange d’appréhension et de désir.

Des mois durant, il s’était employé à miner sa résistance sans ménager ses efforts. Il l’avait interrogée sur sa vie, s’était intéressé à ses réponses. Jusqu’à ce que la baronne, à bout de patience, menace de fiancer Marguerite au vicomte de Grenier. Le vicomte était jeune, beau et très riche. Ses sœurs et ses amies l’avaient félicitée. Mais, au fond de son cœur, c’était Saint-Martin qu’elle chérissait.

— Vous voulez vraiment épouser Grenier ? lui avait demandé ce dernier, un soir, en la suivant dans un salon à l’écart.

— Vous ne devriez pas me poser une telle question.

Il s’était planté devant elle, et affichait une expression dure et froide.

— Ce n’est pas un homme pour vous, Marguerite. Je le connais bien. Nous avons passé plus d’une soirée ensemble dans des endroits peu recommandables.

— En somme, vous tentez de me mettre en garde contre un homme qui vous ressemble.

Il avait grommelé. Elle avait soupiré, ajoutant :

— Vous savez que je n’ai pas le choix.

— Soyez plutôt à moi.

Elle avait plaqué la main sur sa bouche pour étouffer un cri. Il l’avait prise dans ses bras.

— C’est trop demander, avait-elle soufflé en le scrutant, cherchant sur ses traits un signe de tromperie. D’autant que vous n’avez rien à offrir en échange.

— J’ai mon cœur, avait-il murmuré en lui caressant les lèvres du pouce. Il ne vaut peut-être pas grand-chose, mais tel qu’il est il vous appartient. À vous seule.

— Menteur ! Vous êtes un séducteur patenté et je vous ai résisté. Maintenant, un de vos amis est sur le point d’emporter le morceau que vous convoitez. C’est la seule raison de votre regain d’intérêt.

— Vous ne le croyez pas vraiment.

— Si.

Elle s’était dégagée et avait quitté la pièce.

Pendant quelques jours, elle s’était donné beaucoup de mal pour l’éviter dans l’espoir de se guérir de lui – tentative vaine et un peu tardive. Elle s’était prétendue malade aussi longtemps qu’on avait bien voulu la croire, puis, n’ayant pas le choix, avait fini par sortir de sa cachette.

Lorsqu’elle l’avait revu, ses traits tirés, sa bouche pincée, son teint blême l’avaient choquée, et son cœur s’était serré. Il l’avait contemplée un long moment, puis avait détourné les yeux abruptement.

Inquiète, elle était allée se réfugier dans un endroit tranquille et avait attendu qu’il la rejoigne.

— Soyez à moi, avait-il déclaré de but en blanc en surgissant derrière elle. Ne m’obligez pas à vous supplier.

— Vous le feriez ? avait-elle articulé d’une voix presque inaudible tant elle avait la gorge nouée.

La seule présence de Saint-Martin l’avait bouleversée, son corps entier s’était mis à la picoter. Qu’il lui suffise de le voir un instant pour être dans cet état était effrayant… Mais moins effrayant que la perspective de ne plus le voir du tout.

— Oui, avait-il répondu avec assurance. Venez avec moi.

— Quand ?

— Maintenant.

Abandonnant tout ce qui avait fait sa vie jusque-là, Marguerite était partie avec lui. Il l’avait emmenée dans une petite maison située dans les beaux quartiers.

— Combien de femmes avez-vous déjà amenées ici ? avait-elle demandé tout en admirant l’élégante simplicité du décor.

— Vous êtes la première, avait-il affirmé avant de l’embrasser dans le cou. Et la dernière.

— Vous étiez certain que je finirais par capituler ?

Il avait ri – un rire aussi chaleureux que sensuel.

— Il y a encore deux semaines, cette maison était réservée à un usage bien moins frivole.

— Et ?

— C’est une longue histoire… que je vous raconterai une autre fois, avait-il promis d’une voix enrouée de désir.

Marguerite habitait cette maison depuis lors. C’était son refuge contre les médisances de la bonne société, qui n’avait pas apprécié qu’elle prenne un amant sans son aval.

— Je t’adore, haleta Saint-Martin tandis que ses coups de boutoir s’accéléraient, devenaient de plus en plus vigoureux.

En elle, son sexe gonfla davantage encore. Elle laissa échapper une petite plainte et il resserra son étreinte, la forçant à s’incliner en avant pour plonger plus profondément en elle. Il la couvrait de son corps athlétique, lui mordillait le lobe de l’oreille.

— Vas-y, jouis, mon amour, murmura-t-il.

Glissant la main entre ses cuisses, il la caressa avec une redoutable habileté. L’action conjuguée de ses doigts et des poussées puissantes de sa virilité rendit l’orgasme inévitable. À l’instant décisif, elle s’autorisa enfin à crier tandis que ses muscles intimes se contractaient follement autour de lui. Il gronda et jouit à son tour, se déversant en elle à longs traits brûlants.

Comme toujours après l’amour, Philippe la serra contre lui et l’embrassa dans le cou.

— Je t’aime, haleta-t-elle en se frottant contre lui.

Après s’être retiré doucement, il la souleva dans ses bras. Il était en nage, des mèches blondes collées à la nuque et aux tempes, le teint échauffé et l’air repus. Il la porta jusqu’au lit avec l’aisance d’un homme habitué aux exercices physiques, un penchant auquel il devait sa forme éclatante. Marguerite n’aurait jamais deviné qu’il était aussi musclé sous ses habits – mais ses manières de libertin cachaient beaucoup de choses, à vrai dire.

On frappa à la porte au moment où il allait s’allonger sur elle.

Il lâcha un juron avant de crier :

— Qu’y a-t-il ?

— Vous avez de la visite, milord, répondit le majordome de l’autre côté du battant.

Marguerite regarda l’heure à la pendule posée sur le manteau de la cheminée. Il était presque 2 heures du matin.

Philippe encadra son visage de ses mains et l’embrassa sur le bout du nez.

— Je n’en ai que pour un instant.

Elle sourit, sachant pertinemment que ce n’était pas vrai. Lorsqu’il lui avait confié qu’il faisait partie du « secret du roi » – un groupe d’agents chargés de conduire une diplomatie parallèle, ignorée des ministres –, elle avait été sidérée, incapable de concilier ce nouvel aspect de son amant avec l’image qu’il affichait dans le monde. Comment ce voluptueux, qui semblait ne prendre au sérieux que ses plaisirs, pouvait-il être en réalité un homme capable de risquer sa liberté et sa vie au service du roi ?

 Entre eux, ce qui n’avait été au départ que du désir s’était transformé en amour, et l’entente des corps s’était doublée d’une complicité d’esprit. Au fil du temps, Marguerite s’était rendu compte que Saint-Martin avait beaucoup de secrets et qu’il était habile à les dissimuler. Ses innombrables maîtresses n’avaient pas été que pour la galerie, naturellement, mais il n’était pas cynique. Il éprouvait encore des remords pour l’avoir, comme on dit, « déshonorée ».

Lorsqu’elle lui avait avoué regretter de l’avoir éloigné de son épouse, il l’avait attiré dans ses bras et lui avait révélé que la marquise de Saint-Martin, dont tout le monde plaignait l’infortune, avait des amants de son côté. Ils avaient fait un mariage de raison. La situation n’était pas désagréable en soi et ils étaient tous deux plutôt contents de leur arrangement.

Marguerite le regarda enfiler sa robe de chambre de soie noire tout en se dirigeant vers la porte.

— Tu me manques déjà, lança-t-elle. Si tu ne reviens pas bientôt, j’irai hurler mon désespoir dans la rue.

— Mon Dieu, tu ne vas pas croire ces fariboles ! C’est arrivé une seule fois, et encore, c’était une folle.

— De toute façon, ce n’était pas pour son esprit que tu tenais à elle, j’imagine.

Philippe émit un vague grognement.

— Attends-moi.

— Peut-être…

Il lui envoya un baiser et sortit.

Dès qu’il eut refermé la porte, son sourire s’effaça. Il noua la ceinture de sa robe de chambre et gagna le rez-de-chaussée en hâte. Les nouvelles qui arrivent au milieu de la nuit sont rarement bonnes, c’est pourquoi cette visite lui paraissait de mauvais augure. Avec le parfum de Marguerite accroché à lui, il ne risquait pas d’oublier à quel point elle lui était précieuse. Elle lui permettait de garder le contact avec sa propre humanité, qu’il craignait d’avoir perdue après tant d’années à faire semblant d’être un autre.

La porte du salon était ouverte et il entra d’un pas égal, ses pieds nus passant du marbre froid du couloir à un tapis moelleux.

— Thierry ! s’exclama-t-il, non sans surprise. Ne devais-tu pas te rendre chez Desjardins, ce soir ?

— C’est ce que j’ai fait, milord, répondit le jeune homme dont les joues étaient encore coloré après sa chevauchée. C’est pourquoi je suis ici.

Philippe lui désigna un siège.

Couvert de poussière et échevelé, Thierry s’assit sur le bord du fauteuil pour ne pas salir la tapisserie toute neuve. Souriant, Philippe prit place en face de lui. Les meubles avaient subi bien des outrages à l’époque où la maison servait de repaire à des membres du « secret du roi. » Mais elle avait été abandonnée au bout d’un certain temps – une vieille tactique pour ne pas éveiller les soupçons du voisinage –, et lorsque Saint-Martin l’avait récupérée pour son propre usage, il l’avait luxueusement remeublée pour la rendre digne de sa maîtresse adorée.

— Je suis désolé de vous déranger, milord, reprit Thierry d’un air las, mais je dois repartir tôt demain matin et il fallait absolument que je vous voie.

— Qu’as-tu de si important à me dire ?

— C’est à propos de Mlle Piccard.

Philippe se redressa sur son siège.

— Oui ?

— Quand je suis arrivé chez M. Desjardins, il avait de la visite et l’on m’a demandé d’attendre dans l’antichambre. Il ne se rend sans doute pas compte qu’on entend tout ce qu’il dit à travers la porte de son bureau.

Philippe hocha la tête. Il avait toujours trouvé amusant qu’un homme aussi fluet que Desjardins soit doté d’une aussi grosse voix. En revanche, il ne trouvait pas amusant du tout qu’il ait évoqué Marguerite. Cela l’inquiétait car il avait besoin de la savoir heureuse pour aller bien. Le comte Desjardins était jeune, ambitieux et prêt à tout pour obtenir la faveur du roi. Ce qui le rendait dangereux pour ceux qui se mettaient en travers de son chemin.

— Il a prononcé le nom de Piccard, enchaîna Thierry en baissant la voix. J’ai bien essayé de penser à autre chose, mais je n’ai pas pu m’empêcher de tendre un peu l’oreille.

— C’est compréhensible. Personne ne te reprocherait d’avoir entendu une conversation qui passait à ta portée.

— N’est-ce pas ? dit le messager avec un soupir de soulagement.

— Donc, à propos de Mlle Piccard ?

— M. Desjardins disait que vous aviez l’air préoccupé ces temps-ci. Il a déclaré que c’était sans doute la faute de Mlle Piccard si vous vous désintéressiez de votre mission.

Philippe pianota nerveusement sur son genou.

— Sais-tu qui était avec lui ?

— Non, milord, et j’en suis désolé. Il n’est pas ressorti par la porte devant laquelle je me trouvais.

Philippe soupira et regarda la cheminée dans laquelle un feu achevait de se consumer. Ce salon était beaucoup plus petit que celui qu’il partageait avec sa femme, mais c’était dans cette maison qu’il se sentait chez lui. Grâce à Marguerite.

Qui aurait pu prédire que l’invitation des Fontinescu, d’ailleurs acceptée à contrecœur, allait changer le cours de sa vie ?

En pensant à Marguerite, il sourit. Il ne s’était pas rendu compte qu’il menait une existence épuisante jusqu’à ce qu’elle lui en fasse la remarque.

— C’est incroyable comme tu es crispé, avait-elle commenté un soir en lui massant le cou et les épaules. Je peux t’aider ?

L’espace d’un instant, il s’était dit qu’il suffirait de faire l’amour une heure ou deux pour oublier ses soucis. Au lieu de quoi, il s’était retrouvé en train de lui raconter des choses qu’il n’avait jamais racontées à personne. Elle l’avait écouté, puis elle l’avait entraîné dans une discussion au terme de laquelle il avait commencé à voir les choses sous un autre jour.

— Dieu que tu es maligne ! s’était-il esclaffé.

— Assez maligne pour t’avoir choisi, avait-elle répliqué avec un sourire espiègle.

Même s’il avait su à l’avance que Marguerite allait mettre sa vie sens dessus dessous, il serait quand même allé au bal des Fontinescu. La beauté de Marguerite était extraordinaire, et source d’innombrables délices, mais c’était la pureté de son cœur et son innocence qui la rendaient irrésistible. Son amour pour elle l’emplissait d’une joie à laquelle il ignorait que les hommes comme lui avaient droit. Et son bonheur aurait été complet s’il avait pu lui offrir la protection de son nom et de son titre.

Il prit une profonde inspiration et se tourna vers Thierry.

— Quoi d’autre ?

— Rien.

— Tu as droit à ma reconnaissance.

Philippe se leva et s’approcha du secrétaire qui se trouvait dans un coin de la pièce. Il ouvrit un tiroir et en tira une bourse. Thierry accepta l’argent avec un sourire de gratitude, le salua et s’en alla sur-le-champ. Philippe quitta le salon juste derrière lui et avertit le majordome qu’il pouvait aller se recoucher.

Un court instant plus tard, il rejoignait Marguerite. Elle était couchée sur le côté, ses magnifiques cheveux blonds répandus sur l’oreiller, ses yeux bleu saphir entrouverts. À la lueur de l’unique bougie, sa peau avait l’éclat de l’ivoire. Elle lui tendit la main, et il eut un pincement au cœur. Elle était si belle, si douce, si accueillante. D’autres femmes avant elle avaient prétendu l’aimer, mais aucune avec autant de ferveur. Une telle affection était un trésor pour un homme. Rien ni personne ne pourrait jamais le lui retirer.

Il se débarrassa de sa robe de chambre, puis s’allongea près de la jeune femme. Lorsqu’il glissa le bras autour de sa taille, elle lui prit la main et entremêla ses doigts aux siens.

— Qu’est-ce que c’était ?

— Rien d’inquiétant.

— Pourtant, tu t’inquiètes, je le sens.

Elle se colla contre lui et ajouta d’une voix enjôleuse :

— J’ai les moyens de te faire parler.

— Coquine.

Philippe déposa un baiser sur ses lèvres et tressaillit au contact de ses cuisses soyeuses comme elle lui emprisonnait les jambes entre les siennes. Il lui rapporta sa conversation avec Thierry, lui caressant le dos pour l’apaiser lorsqu’elle se crispa.

— Ne t’affole pas, c’est un petit souci, rien de plus.

— Qu’as-tu l’intention de faire ?

— Desjardins a de grandes ambitions. Il a besoin de penser que les autres aussi, mais je lui ai prouvé le contraire en refusant la mission qu’il voulait me confier en Pologne.

— À cause de moi ?

— Il n’y a personne d’aussi charmant que toi en Pologne, mon amour.

Il l’embrassa sur le front.

— Des gens qui sont prêts à lui témoigner le niveau de dévouement qu’il exige, ce n’est pas ce qui manque.

Marguerite se hissa sur le coude et le regarda.

— Et il va te permettre de rendre ton tablier ? Aussi simple que cela ?

— Que peut-il faire d’autre ? Et puis, s’il trouve que je suis devenu inutile, ma démission devrait plutôt être un motif de soulagement.

Elle lui caressa le torse.

— Sois prudent. Promets-moi au moins cela.

S’emparant de sa main, Philippe la porta à ses lèvres.

— Je te le promets.

Puis il roula sur elle et, dans l’espoir que cela suffirait à calmer ses inquiétude, il captura sa bouche avec ardeur.

Les gens réunis dans la salle à manger du comte Desjardins – des amis intimes et des relations politiques – faisaient beaucoup de bruit. Le comte lui-même était en train de rire de bon cœur lorsqu’un mouvement près de la porte attira son attention.

Demandant qu’on l’excuse un instant, il se leva avec une nonchalance étudiée, sortit dans le couloir et referma la porte derrière lui. Il interrogea du regard le messager.

— J’ai exécuté vos ordres, milord, annonça Thierry.

— Parfait, répondit Desjardins avec un sourire.

Thierry lui tendit une lettre cachetée à la cire noire. Pris dans le sceau, il y avait un rubis parfaitement rond qui scintillait à la lumière des chandeliers.

— En chemin, j’ai été arrêté dans la rue par quelqu’un qui m’a donné ceci, ajouta-t-il.

Desjardins se crispa.

— Tu l’as vu ? s’enquit-il en s’emparant de la lettre.

— Non, milord. Il n’y avait pas d’armoiries sur les portières de la voiture, et les rideaux étaient tirés. Je n’ai vu que sa main gantée

Comme d’habitude. La première lettre était arrivée quelque mois plus tôt, confiée à un messager qui passait par là, ce qui incitait à penser que l’homme faisait partie du « secret du roi. » Desjardins aurait bien aimé savoir qui c’était et ce qu’il reprochait à Saint-Martin.

Il hocha la tête, puis congédia Thierry, et fila en direction de la cuisine. Il la traversa et descendit l’escalier qui conduisait au cellier où il gardait son vin. Il glissa la lettre dans sa poche sans la décacheter. Il n’y aurait rien d’autre qu’un tampon sur lequel était gravé un seul mot : L’Esprit. Après une douzaine de message similaire, il en était certain. Le rubis était un cadeau pour le récompenser de sa collaboration, de même que les bourses de velours remplies de pierres précieuses qu’on lui livrait de temps en temps. Un moyen de paiement malin et délicat vu que la femme de Desjardins raffolait des bijoux et que les pierres sont anonymes.

Le vacarme de la cuisine faiblit lorsque Desjardins referma la porte du cellier. Il contourna un grand casier à bouteilles et se retrouva devant la petite porte qui menait au souterrain. Elle était entrebâillée.

— Arrêtez-vous ici !

La voix était rude et sinistre.

Desjardins s’immobilisa.

— Est-ce fait ?

— Le ver est dans le fruit, dit le comte.

— Bien. Saint-Martin va d’autant plus s’accrocher à elle qu’il va désormais se sentir menacé.

— Je croyais qu’il allait rapidement se lasser d’elle, répliqua Desjardins.

— Je vous avais dit que Marguerite Piccard n’était pas comme les autres. Et tant mieux car c’est pour cette raison que nous travaillons ensemble pour notre profit mutuel.

Après un silence, la voix ajouta :

— Grenier la convoite. Il est jeune et beau. Ce serait une écharde dans le flanc de Saint-Martin s’il devait se la faire voler par lui.

— Alors, je vais faire en sorte qu’elle tombe dans le lit de Grenier.

— Fort bien ! déclara celui qui se faisait appeler L’Esprit d’un ton si déterminé que Desjardins se félicita de ne pas l’avoir pour ennemi. Je ne veux plus que Saint-Martin jouisse d’une seule seconde de bonheur.

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