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Feb 10, 2016  •  J'ai lu  •  9782290072004

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Prologue

Londres, avril 1770

— Peut-être craignez-vous que je n’attente à la vertu de la dame, Eldridge ? Je confesse en effet ma préférence pour les veuves en matière de plaisirs galants. Elles sont d’un commerce plus agréable, et nettement moins compliquées que les vierges ou les femmes mariées.

Des yeux gris et vifs se détachèrent de la montagne de documents qui encombraient le monumental bureau d’acajou.

— Que vous n’attentiez à sa vertu, Westfield ? répliqua lord Eldridge d’un ton exaspéré. Un peu de lucidité, je vous prie. Cette mission est pour moi d’une extrême importance.

Le sourire malicieux qui visait à dissimuler le sérieux des pensées de Marcus Ashford, septième comte de Westfield, disparut instantanément. Il poussa un long soupir.

— Soyez sûr qu’elle revêt à mes yeux tout autant d’importance.

Lord Nicholas Eldridge cala ses coudes sur les accoudoirs de son fauteuil et forma un clocher avec ses mains, ses longs doigts se rejoignant au sommet. Grand et athlétique, il avait le teint bistré du navigateur qui n’a pas ménagé ses efforts sur le pont. Tout en lui respirait le pragmatisme, tant dans sa façon de parler que dans son apparence. La rue londonienne grouillante d’activité qui constituait la toile de fond de son bureau renforçait le caractère intimidant de sa présence. Un effet voulu et très efficace.

— Pour tout vous dire, Westfield, je l’ignorais. Je ne pensais qu’à votre compétence en matière de déchiffrement. Et je n’avais pas imaginé que vous vous porteriez volontaire pour mener cette mission à bien.

Marcus soutint le regard gris et pénétrant d’Eldridge avec détermination. Celui-ci commandait un groupe d’agents d’élite dont la seule vocation consistait à débusquer et à traquer pirates et contrebandiers. Sous les auspices de la Royal Navy, Eldridge disposait d’un pouvoir extrêmement étendu. S’il refusait de lui confier cette mission, Marcus ne pourrait rien y faire.

Mais il ne pouvait envisager de refus. Pas pour cette mission-là.

— Je vous interdis de la confier à qui que ce soit d’autre. Si lady Hawthorne est en danger, c’est à moi qu’il revient d’assurer sa sécurité.

Eldridge le scruta de son regard perçant.

— D’où vous vient cet intérêt ? Après ce qui s’est passé entre vous, je suis surpris que vous vouliez même l’approcher. Votre motivation m’échappe.

— Je n’ai aucune motivation cachée.

Aucune qu’il ait envie de partager, en tout cas.

— Mais, en dépit du passé, ajouta-t-il, je ne souhaite pas qu’il lui arrive malheur.

— Ses actes ont attiré sur vous un scandale dont le souvenir n’est pas encore tout à fait éteint. Vous avez su faire bonne figure, mon ami, pourtant vous portez encore des cicatrices. Vos plaies seraient-elles encore ouvertes ?

Marcus demeura aussi figé qu’une statue, gardant un visage impassible tandis qu’il s’efforçait de juguler la rancœur qui le rongeait. Sa douleur était profonde et secrète. Il détestait qu’on l’interroge à ce sujet.

— Me croyez-vous incapable de séparer ma vie privée de ma vie professionnelle ?

Eldridge soupira et secoua la tête.

— Fort bien, je ne vous presserai pas de questions.

— Et vous ne m’opposerez pas de refus ?

— Vous êtes le meilleur homme dont je dispose. C’est seulement votre histoire passée qui me fait hésiter. Et si cela ne vous pose pas de problème, je n’ai quant à moi aucune objection. Je vous préviens cependant que je me réserve le droit de revenir sur cette décision au cas où l’intéressée en ferait la demande.

Marcus acquiesça et dissimula son soulagement. Elizabeth ne demanderait jamais qu’on nomme un autre agent à sa place ; sa fierté l’en empêcherait.

Eldridge se mit à tapoter ses doigts les uns contre les autres.

— Le carnet que Lady Hawthorne a reçu était adressé à son défunt époux et est rédigé en langage codé. Selon toute probabilité, il s’agit du journal de bord de Hawthorne. Mais si ce document a un lien quelconque avec sa mort… Le vicomte Hawthorne enquêtait sur Christopher St. John quand il est passé de vie à trépas, ajouta-t-il après une pause.

Au nom du célèbre pirate, Marcus se figea. St. John était le criminel qu’il rêvait d’appréhender plus que tout autre, au point d’en avoir fait son ennemi personnel. C’était les attaques que St. John avait menées contre la flotte Ashford qui l’avaient incité à s’enrôler dans l’agence de lord Eldridge.

— Si lord Hawthorne consignait dans ce carnet le détail de ses missions et que St. John entre en sa possession…

Il se figea à l’idée du pirate rôdant autour d’Elizabeth.

— Exactement, approuva Eldridge. De fait, nous avons contacté lady Hawthorne au sujet de ce carnet dès que nous avons appris son existence, la semaine passée. Autant pour sa sécurité que pour la nôtre, il serait préférable de l’en débarrasser au plus tôt. Elle a cependant reçu l’ordre de procéder à une remise du carnet en main propre, d’où la nécessité de notre protection.

— À l’évidence.

Eldridge prit un dossier.

— Voici les informations que j’ai recueillies jusqu’à présent. Lady Hawthorne les complétera quand vous la rencontrerez au bal des Moreland.

Marcus se saisit du dossier, se leva et prit congé de son supérieur. Une fois dans le couloir, il s’autorisa un sourire de sombre satisfaction.

Il n’était plus qu’à quelques jours de ses retrouvailles avec Elizabeth. Le terme du deuil de la jeune femme sonnerait aussi la fin de l’attente interminable de Marcus. Et bien que cette histoire de journal crypté ne lui dise rien qui vaille, elle jouait en sa faveur puisqu’elle lui donnait l’occasion de renouer avec Elizabeth. Après la façon scandaleuse dont elle l’avait éconduit quatre ans auparavant, elle ne serait certainement pas ravie de le voir resurgir dans sa vie. Mais elle n’en appellerait pas non plus à Eldridge. De cela, Marcus était certain.

Dans un avenir proche, très proche, désormais, tout ce qu’elle lui avait promis autrefois avant de revenir sur sa promesse lui appartiendrait enfin.

Épisode 1

Marcus repéra Elizabeth avant même d’entrer dans la salle de bal. En fait, il se retrouva piégé alors qu’il descendait l’escalier par une nuée de pairs et de dignitaires désireux de s’entretenir avec lui. À peine l’eut-il aperçue qu’il resta stupéfait et ne prêta plus aucune attention à ceux qui cherchaient désespérément à attirer la sienne.

Elle était encore plus belle qu’avant. Marcus n’aurait su dire comment un tel prodige était possible. Elle était déjà d’une beauté exquise quatre ans auparavant. L’absence avait peut-être approfondi les sentiments de Marcus.

Un sourire de dérision retroussa ses lèvres. À l’évidence, les sentiments qu’Elizabeth lui vouait n’étaient pas aussi tendres. Quand leurs regards se croisèrent, il ne chercha pas à dissimuler le plaisir qu’il avait à la revoir. En retour, elle releva le menton et détourna ostensiblement les yeux.

Une rebuffade en bonne et due forme.

Un coup de lame direct, en plein cœur, mais incapable de le faire saigner. La blessure infiniment plus grave qu’elle lui avait infligée quatre ans plus tôt l’avait définitivement immunisé. Il encaissa son mépris avec aisance. Quoi qu’elle fasse, rien ne pouvait plus changer le cours de leur destin.

Il était un agent au service de la Couronne depuis plusieurs années maintenant, et la vie qu’il avait menée aurait pu rivaliser avec les récits d’aventures les plus sensationnels. Il avait livré d’innombrables duels, reçu deux blessures par balle et essuyé plus que sa part de coups de canon. Il avait aussi perdu trois navires de sa propre flotte et en avait envoyé par le fond une demi-douzaine d’autres avant que les exigences liées à son rang ne le contraignent à revenir en Angleterre. Pourtant, aucune de ces expériences n’avait su déclencher dans ses terminaisons nerveuses la sensation cuisante qui s’emparait de lui dès qu’il se retrouvait dans la même pièce qu’Elizabeth.

Avery James, son partenaire, le contourna et se planta devant lui quand il devint évident qu’il avait pris racine.

— La vicomtesse Hawthorne, milord, annonça-t-il en la désignant d’un discret mouvement du menton. À droite, au bord de la piste de danse. Elle porte une robe de soie violette. Elle est…

— Je sais à quoi elle ressemble.

Avery le dévisagea avec surprise.

— J’ignorais que vous vous connaissiez.

Les lèvres de Marcus, réputées pour avoir le don de charmer les femmes – voire de les rendre folles –, formèrent un sourire d’impatience difficilement contenue.

— Lady Hawthorne et moi-même sommes… de vieux amis.

— Je vois, déclara Avery avec un froncement de sourcils qui démentait son propos.

Marcus posa la main sur l’épaule de son compagnon, plus petit que lui.

— Allez devant, Avery, pendant que je me dépêtre de cette cohue, mais laissez-moi le soin de m’occuper de lady Hawthorne.

Avery hésita un instant, puis acquiesça à contrecœur et poursuivit son chemin sans que la foule qui assiégeait Marcus se soucie seulement de lui.

Celui-ci s’efforça de tempérer son irritation vis-à-vis des importuns qui entravaient sa route et répondit par de brefs hochements de tête au flot de salutations et aux requêtes qui lui étaient adressées. Cette mêlée était la raison pour laquelle il détestait ces événements mondains. Tous ces gentlemen que l’idée de venir le trouver à son domicile aux heures de visite n’effleurait même pas et qui se permettaient de l’approcher dans ce genre d’occasions lui tapaient sur les nerfs. Il avait pour principe de ne jamais mélanger le plaisir et les affaires.

Jusqu’à ce soir, en tout cas.

Elizabeth serait l’exception. Mais ne l’était-elle pas par excellence ?

Marcus ajusta sa lorgnette pour regarder Avery traverser la salle de bal, puis reporta son regard sur la femme qu’il était chargé de protéger. Et s’absorba dans ce spectacle comme un homme qui meurt de soif contemple une oasis.

Elizabeth n’avait jamais eu de goût pour les perruques et, contrairement à la majorité des autres femmes présentes ce soir-là, elle n’en portait pas. Le contraste du blanc immaculé des plumes de son aigrette avec sa chevelure d’un noir d’encre était saisissant et attirait irrésistiblement le regard. Un contraste renforcé par celui de sa chevelure avec la stupéfiante couleur de ses yeux – une couleur évoquant l’éclat des améthystes.

Son regard n’avait croisé le sien qu’un bref instant ce soir, mais le choc incisif de son magnétisme se faisait encore sentir. Ces yeux avaient le pouvoir de l’attirer à eux comme la flamme attire le papillon de nuit. Marcus courait le risque de s’y brûler, mais était incapable de leur résister.

D’autant qu’Elizabeth avait une façon bien à elle de regarder un homme avec ces yeux extraordinaires. En croisant son regard, Marcus aurait presque pu croire qu’il était le seul homme présent, que la terre entière avait disparu et que plus personne ne s’interposait entre lui, coincé dans l’escalier, et elle, à l’autre bout de la salle.

Il s’imagina, abolissant la distance qui les séparait, l’attirant dans ses bras et rapprochant sa bouche de la sienne. Il savait déjà que ses lèvres, au dessin et à la plénitude si érotiques, fusionneraient avec les siennes. Il rêvait de laisser glisser sa bouche le long de son cou souple et gracieux, de faire courir la pointe de sa langue sur sa clavicule, de s’immerger dans son corps aux courbes voluptueuses pour satisfaire sa faim, une faim qui était devenue si dévorante qu’elle menaçait de le rendre fou.

Autrefois, il avait tout voulu d’elle – ses sourires, son rire, le son de sa voix. À présent, son désir était plus basique. Marcus l’avait enfermé dans certaines limites qu’il ne l’autorisait pas à franchir. Il voulait avant tout reconquérir sa propre vie, retrouver une existence dénuée de souffrance, de rage et d’insomnie. C’était Elizabeth qui l’avait réduit à cet état, et il allait veiller à ce qu’elle lui rende tout ce qu’elle lui avait pris.

Il contracta volontairement sa mâchoire. Il était temps de la rejoindre.

Ce premier regard avait ébranlé son empire sur lui-même. Que se passerait-il quand il la serrerait de nouveau dans ses bras ?

La vicomtesse Hawthorne resta sidérée un long moment, les joues rosies.

Elle n’avait croisé le regard de Marcus qu’un très bref instant, et pourtant, cela avait suffi pour que son cœur s’emballe de façon alarmante. Elle demeurait là, stupéfaite, subjuguée par la beauté virile de son visage, un visage sur lequel s’était peint sans fard le plaisir qu’il avait à la revoir. Saisie et troublée par sa propre réaction après toutes ces années, elle s’était efforcée d’adopter une attitude blessante, détournant le regard avec dédain.

Marcus, désormais comte de Westfield, était toujours aussi sublime et restait le plus bel homme qu’elle ait jamais vu. Quand leurs regards s’étaient croisés, l’étincelle qui était passée entre eux lui avait fait l’effet d’une force tangible. Et elle était choquée de constater que la puissante attraction qui les avait autrefois irrésistiblement poussés l’un vers l’autre était toujours là, inchangée.

Après ce qu’il avait fait, sa présence aurait dû lui inspirer de la répulsion.

Elizabeth sentit une main saisir son coude et revint brutalement à la réalité. Elle tourna la tête et découvrit George Stanton, qui posait sur elle un regard soucieux.

— Seriez-vous victime d’un malaise ? Vos joues ont rougi.

Elizabeth fit bouffer la dentelle de sa manche pour cacher son embarras.

— Il fait chaud ici, dit-elle en ouvrant son éventail, qu’elle agita devant son visage empourpré.

— Je crois qu’un rafraîchissement vous ferait du bien, proposa George.

Elizabeth récompensa sa prévenance d’un sourire et, une fois qu’il se fut éloigné, reporta son attention sur le groupe d’hommes qui l’entourait.

— De quoi parlions-nous ? demanda-t-elle à la cantonade.

Elle n’avait guère prêté attention à la conversation jusqu’alors.

— Du comte de Westfield, répondit Thomas Fowler en désignant discrètement Marcus. Nous nous étonnions de sa présence, car le comte a la réputation de tenir les bals en horreur.

— En effet, répondit-elle, feignant l’indifférence alors que les paumes de ses mains devenaient moites sous ses gants. J’avais espéré que le comte resterait fidèle à sa réputation ce soir, mais à l’évidence, la chance n’a pas joué en ma faveur.

La façon dont Thomas se dandina révéla son embarras.

— Je vous prie de m’excuser, lady Hawthorne. Votre histoire passée avec lord Westfield m’était sortie de l’esprit.

Elle laissa fuser un léger rire.

— Il n’est pas nécessaire de vous excuser. À la vérité, je devrais vous être reconnaissante. Vous êtes sans doute la seule personne à Londres qui ait eu le bon sens d’oublier cet épisode. Ne vous souciez pas du comte, Mr. Fowler. Il n’avait que peu d’importance pour moi à l’époque, et il en a encore moins aujourd’hui.

Elizabeth sourit quand George reparut avec son rafraîchissement, et les yeux du jeune homme pétillèrent de satisfaction sous son regard reconnaissant.

Tandis que la conversation reprenait, Elizabeth s’arrangea pour modifier discrètement sa position, de façon à surveiller du coin de l’œil la progression de Marcus dans l’escalier. Visiblement, sa réputation de libertin n’avait pas entamé son pouvoir, ni son entregent. Même noyé parmi la foule, il dégageait un magnétisme indéniable. Plusieurs gentlemen en vue s’empressaient d’aller à sa rencontre au lieu d’attendre qu’il arrive en bas des marches. Des femmes vêtues de robes vivement colorées et chamarrées de dentelles se faufilaient discrètement vers l’escalier. Le flot d’admirateurs qui se dirigeait vers lui était si important qu’il modifiait l’équilibre de toute la salle. Mais, elle devait lui reconnaître cela, Marcus semblait presque indifférent à toutes les flatteries dont il était l’objet.

Il descendait l’escalier avec l’arrogante désinvolture d’un homme qui obtient toujours ce qu’il veut, se frayant avec aisance un chemin parmi la foule qui cherchait à le ralentir. Il répondait chaleureusement à certaines salutations, plus évasivement à d’autres, et, en de rares occasions, se contentait de lever impérieusement la main pour interdire toute approche. Il imposait sa volonté aux gens qui l’entouraient, et ceux-ci le laissaient faire.

Sentant le regard d’Elizabeth sur lui, il braqua le sien sur elle sans crier gare. Les coins de sa belle bouche remontèrent quand une nouvelle étincelle crépita entre eux. La lueur de ses yeux et la chaleur de son sourire étaient porteuses de promesses qu’Elizabeth savait mensongères. D’autres indices la mirent sur ses gardes – l’impression de solitude qui émanait de lui et l’énergie mal contrôlée de ses mouvements, qui n’existaient pas quatre ans auparavant.

George porta son regard au-dessus de sa tête et annonça :

— Méfiance, milady. Lord Westfield se dirige droit sur nous.

Elizabeth sentit un nœud se former au creux de son estomac. Marcus s’était littéralement figé sur place quand leurs regards s’étaient croisés la première fois, et le coup d’œil qu’ils venaient d’échanger avait été encore plus troublant. Il allait arriver, et elle n’avait pas le temps de se préparer. George baissa les yeux sur elle quand elle se remit à agiter nerveusement son éventail.

Maudit soit Marcus d’avoir eu l’idée de venir à ce bal !

Après trois années de deuil, c’était sa première sortie, et il lui tombait dessus alors qu’elle venait à peine de renaître au monde, comme s’il avait impatiemment attendu cet instant pendant toutes ces années. Or, elle savait très bien que ce n’était absolument pas le cas. Alors qu’elle était ensevelie sous ses voiles de crêpe noir, claquemurée dans son deuil, Marcus avait employé son temps à se forger une réputation de libertin dans Dieu seul savait combien de chambres à coucher.

Après la façon dont il lui avait brisé le cœur, Elizabeth n’était pas disposée à lui accorder la moindre attention. Surtout pas ce soir. Elle n’était pas venue à ce bal pour s’amuser, mais pour y rencontrer un homme. Un homme avec lequel elle avait un rendez-vous secret. Cette soirée était dédiée à la mémoire de son défunt époux. Elle œuvrait afin que justice lui soit rendue.

Marcus fendit la foule, qui s’écarta devant lui à regret et se reforma aussitôt dans son sillage, dans un mouvement qui soulignait sa progression vers elle. Tout à coup, il fut là, devant elle. Il sourit, et Elizabeth sentit son pouls s’emballer. Elle fut tentée de reculer, de se sauver, mais l’instant où elle aurait raisonnablement pu le faire passa bien trop vite.

Elizabeth redressa les épaules et prit une profonde inspiration. Le verre qu’elle tenait à la main se mit à trembler, et elle s’empressa d’en avaler le contenu pour éviter de le renverser sur sa robe. Puis elle tendit son verre vide à George, sans le regarder. Marcus saisit sa main avant qu’elle ait le temps de l’écarter.

Il s’inclina devant elle, un sourire charmeur flottant sur ses lèvres, sans la quitter des yeux.

— Lady Hawthorne. Toujours aussi ravissante.

Sa voix chaude et sensuelle avait toujours évoqué pour elle la caresse du velours frappé.

— Serait-il fou d’espérer qu’il vous reste une danse et qu’il vous plairait de me l’accorder ?

Elizabeth chercha désespérément une excuse qui lui permettrait de refuser. L’énergie virile de Marcus, déjà puissante quand il se trouvait à l’autre bout de la pièce, la submergeait complètement maintenant qu’il était en face d’elle.

— Je ne suis pas là pour danser, lord Westfield. Vous n’avez qu’à demander aux gentlemen qui nous entourent.

— Ce n’est pas avec eux que j’ai envie de danser, répliqua-t-il sèchement.

Elle s’apprêtait à riposter quand elle perçut une lueur amusée dans son regard. Il la gratifia d’un sourire sardonique, la mettant silencieusement au défi de répliquer, et Elizabeth fit aussitôt machine arrière. Elle refusait de lui laisser croire qu’elle avait peur de danser avec lui.

— Si vous insistez, lord Westfield, je vous autorise à m’inviter pour la prochaine danse.

Il s’inclina gracieusement, tout en la caressant d’un regard approbateur. Puis il lui offrit son bras et la conduisit sur la piste de danse. Les musiciens se remirent à jouer, et les joyeux accents d’un menuet s’élevèrent.

Marcus se tourna et tendit la main vers elle. Elizabeth plaça la paume de sa main sur le dos de la sienne, en remerciant le Ciel que leurs gants empêchent leurs peaux d’entrer en contact. La salle était éclairée par des lustres surchargés de chandelles qui projetaient sur le visage de Marcus une lueur dorée, et l’attention d’Elizabeth fut attirée par la carrure de ses épaules. Les cils baissés, elle l’observa du coin de l’œil, guettant les changements qui s’étaient opérés en lui au cours de ces quatre années.

Marcus avait toujours été épris de sport et de mouvement. Et, si incroyable que cela puisse paraître, sa force physique semblait s’être encore développée. Il était la puissance incarnée. Elle avait été bien naïve de croire qu’elle pourrait dompter une telle force de la nature ! songea Elizabeth. Dieu merci, elle n’était plus aussi stupide.

Sa luxuriante chevelure brune, aussi brillante et lustrée que le pelage d’une zibeline, était le seul signe extérieur de douceur qu’il possédât. Son regard d’émeraude, en revanche, reflétait une intelligence aiguë, perçante. Pour un esprit comme le sien, la trahison n’était qu’un jeu – comme le cœur et la fierté d’Elizabeth avaient pu le constater.

Elle s’était à moitié attendue à le trouver marqué par les excès, mais son beau visage ne portait nulle trace de débauche, et son teint cuivré était celui d’un homme qui passe la majeure partie de son temps à l’extérieur. Son nez droit et aquilin surmontait des lèvres pleines et sensuelles. Des lèvres relevées en cet instant sur un demi-sourire à la fois charmeur et puéril. Marcus était toujours aussi séduisant, et il la regardait le passer en revue, parfaitement conscient de l’irrésistible impact de sa beauté. Elle baissa les yeux et fixa résolument son regard sur le jabot de sa chemise.

Le parfum qui émanait de lui l’enveloppa de sa sensualité. C’était une senteur délicieusement virile, mélange de notes de bois de santal, d’agrumes et d’une odeur qui n’appartenait qu’à Marcus. La chaleur qui s’était emparée de la peau d’Elizabeth gagna son ventre, se mêlant à son appréhension.

Comme s’il lisait dans ses pensées, Marcus inclina la tête et murmura son nom à voix basse.

— Elizabeth… Il me tardait tant de vous retrouver.

— Je ne peux en dire autant, lord Westfield.

— Vous m’appeliez Marcus, autrefois.

— M’adresser à vous d’une manière aussi informelle serait aujourd’hui parfaitement déplacé, milord.

Un pli taquin retroussa les lèvres de Marcus.

— Je vous autorise à vous comporter avec moi de façon déplacée chaque fois que vous en aurez envie. J’ai toujours pris beaucoup de plaisir à vos écarts de comportement.

— Vous avez depuis trouvé d’innombrables femmes disposées à vous prodiguer tout autant de plaisir.

— Jamais, ma chère. Vous avez toujours été sans rivale dans ce domaine.

Elizabeth avait croisé nombre de débauchés dans sa vie, et leur assurance, leurs manières ouvertement licencieuses l’avaient toujours laissée de marbre. Mais les talents de séducteur de Marcus étaient tels qu’il donnait l’impression d’être parfaitement sincère. Elizabeth avait autrefois cru chacune des déclarations d’adoration et de dévotion qui avaient franchi ses lèvres. Aujourd’hui encore, elle avait du mal à se dire que le profond désir qu’elle lisait dans son regard n’était pas authentique. Et son corps, lui, tombait dans le piège. Elle se sentait fiévreuse et comme gagnée par un léger vertige.

— Trois ans de deuil, laissa-t-il échapper avec une pointe d’amertume. Je me réjouis de constater que le chagrin n’a pas altéré votre beauté. De fait, vous êtes plus exquise encore que lors de notre dernière rencontre. J’ose espérer que vous vous en souvenez…

— Vaguement, mentit-elle. Je n’y ai pas repensé depuis lors.

Elle profita du changement de partenaire pour l’étudier à la dérobée, tout en se demandant s’il l’avait crue. Il émanait de Marcus un magnétisme sexuel qui n’appartenait qu’à lui. Sa façon de bouger et de parler, son odeur, tout en lui clamait la puissance de ses appétits. Elizabeth sentit le bouillonnement d’énergie qu’il retenait, dissimulé derrière la surface civilisée qu’il présentait au monde, et se rappela à quel point il était dangereux.

Quand la cadence du menuet la ramena vers lui, les paroles qu’il prononça lui firent l’effet d’un flot de chaleur liquide se déversant sur elle.

— Je suis blessé que vous ne manifestiez pas plus de plaisir à me retrouver. D’autant que je ne me suis résigné à affronter ce détestable événement que pour vous voir.

— Ridicule, railla-t-elle. Vous ne pouviez pas savoir que je serais ici ce soir. Quoi que vous ayez en tête, je vous prie de me le révéler et de me laisser en paix.

— Tout ce que j’ai en tête, c’est vous, Elizabeth, répondit-il d’une voix dangereusement douce.

Elle soutint son regard un moment et sentit son estomac se nouer un peu plus.

— Si mon frère nous voit danser ensemble, il sera furieux.

Le frémissement des narines de Marcus la fit grimacer intérieurement. Autrefois, William et lui étaient les meilleurs amis du monde, mais la rupture de leurs fiançailles avait sonné le glas de cette belle amitié. De toutes les choses qu’elle regrettait, celle-ci l’emportait sur tout le reste.

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle comme il ne disait rien.

— Que vous teniez votre promesse.

— Quelle promesse ?

— Votre peau contre la mienne sans rien qui les sépare.

— Vous êtes fou.

Elle prit une longue et frémissante inspiration.

— Ne jouez pas avec moi, ajouta-t-elle. Pensez à toutes les femmes qui ont partagé votre lit depuis notre séparation. Je vous ai rendu un fier service en vous libérant de votre…

Elizabeth s’interrompit brusquement, bouche bée. La main gantée de Marcus venait de saisir la sienne et pressait violemment ses doigts.

— Notre rupture a eu bien des effets sur moi, déclara-t-il en posant sur elle un regard assombri. Mais vous ne m’avez certainement pas rendu service en me quittant.

Choquée par sa véhémence, Elizabeth riposta aussitôt.

— Vous saviez quelle valeur j’accorde à la fidélité. Vous ne pouviez pas prétendre me convenir en tant qu’époux.

— J’étais exactement celui que vous désiriez, Elizabeth. Vous me désiriez tellement que vous avez pris peur et que vous vous êtes enfuie !

— C’est faux ! Je n’ai pas peur de vous !

— Vous devriez, si vous aviez un tant soit peu de bon sens, murmura-t-il.

Elizabeth voulut répliquer, mais le changement de cadence força Marcus à s’éloigner d’elle. Il gratifia d’un sourire éblouissant la femme qu’il faisait danser autour de lui, et Elizabeth serra les dents. Il ne lui adressa plus la parole jusqu’à la fin de la danse, mais déploya tout son charme avec ses autres partenaires.

Elizabeth sentait sa paume la brûler après son contact avec celle de Marcus, sa peau s’échauffer sous la caresse de son regard. Il n’avait jamais fait mystère de son goût pour les plaisirs charnels, et il l’avait encouragée à donner libre cours à sa propre sexualité. En se comportant ainsi, il lui avait offert le meilleur de deux mondes : la respectabilité de sa situation doublée de la passion d’un homme qui enflammait ses sens – et elle avait cru qu’il saurait la rendre heureuse.

Elle s’était montrée bien naïve. Pourtant, vu la famille dont elle était issue, elle aurait dû être plus méfiante.

Dès que la danse s’acheva, Elizabeth s’empressa de s’éloigner. Son regard fut attiré par une main qui s’élevait à demi, et elle sourit en apercevant Avery James. C’était donc lui, l’homme qu’elle devait retrouver ce soir. Elle connaissait assez Avery pour savoir que s’il était là, c’était parce que lord Eldridge lui en avait donné l’ordre.

Eldridge lui avait assuré que son statut de veuve d’un agent de la Couronne l’autorisait à faire appel à ses services quand elle le désirait, et Avery avait été désigné pour lui tenir lieu de contact. En dépit du cynisme qu’il affichait, Avery était un homme plein de considération, et il avait su se rendre indispensable au cours des premiers mois qui avaient suivi le décès de lord Hawthorne.

Elle pressait le pas pour le rejoindre quand elle entendit Marcus l’appeler.

— La danse que vous avez sollicitée est terminée, Westfield, lança-t-elle par-dessus son épaule. Allez donc cultiver cette réputation que vous vous êtes donné tant de mal à bâtir et recueillir les attentions de vos admiratrices.

Elle espérait qu’il se rendrait à l’évidence : quoi qu’il lui en coûte, elle ne voulait plus jamais le revoir.

Marcus regarda Elizabeth s’éloigner d’une démarche gracieuse en direction d’Avery. Elle lui tournait le dos, aussi n’eut-il pas besoin de dissimuler son sourire. Elle venait de lui infliger une nouvelle rebuffade.

Malheureusement pour elle, la douce Elizabeth ne tarderait guère à comprendre qu’il n’était pas homme à se laisser facilement éconduire.

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