Sylvia Day
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May 5, 2015  •  J'ai Lu

French Excerpt

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— Jennifer m’a promis toutes sortes de faveurs sexuelles si je lui achète un de ces petits bijoux.

Chad Ward pointa son index en direction de la fenêtre du fast-food pour indiquer une Jaguar décapotable aux lignes pures qui se garait sur le trottoir d’en face.

— Elle m’a fait des propositions plutôt alléchantes. Ça m’a incité à jeter un coup d’œil sur Internet.

Les yeux plissés, Jake Monroe lorgna le coupé sport rouge ; un frisson remonta le long de sa colonne.

— Les voitures de ce genre ne sont livrées que sur commande spéciale, poursuivit Chad, qui finit de servir son café à Jake. Si j’en avais les moyens, je ferais bien ce cadeau à Jen ; mais la cafète ne me rapporte pas assez de blé pour ça. Franchement, qui peut se permettre de mettre cent cinquante mille dollars dans une putain de bagnole ?

— Des hommes chauves et bedonnants pleins aux as. Dans l’espoir de se taper des nanas de vingt ans.

Jake connaissait une autre personne capable de s’offrir ce genre d’automobile pour parader à son volant. À vrai dire, cette personne, il la connaissait par cœur, comme un mari connaît sa femme. Raison pour laquelle il était certain que son retour à Whisper Creek après tant d’années était synonyme de problèmes.

Ses yeux restèrent rivés sur la Jaguar. La capote était en place, dissimulant le conducteur ; mais Jake avait déjà deviné son identité. Il lui suffisait de se fier à l’étrange sensation qui s’était soudain emparée de lui.

— Et d’autres comme elle, ajouta-t-il.

La portière s’ouvrit et une longue jambe vêtue d’un pantalon noir apparut et se posa sur l’asphalte. Puis la conductrice sortit et se leva d’un mouvement plein de grâce. Elle avait de longues boucles cuivrées qui cascadaient dans son dos, contrastant avec la tunique noire qu’elle portait. Elle avait l’air froide et réservée, mais Jake savait que, sous cette façade, elle était tout le contraire. À sa vue, il se crispa et son souffle se précipita.

— Mazette, voyez un peu qui voilà, murmura Chad en se redressant. Mate un peu cette crinière. Elle s’est garée juste devant la boutique de Tilly… Je n’ai pas vu Ana depuis. Merde. Ça fait combien de temps ?

— Presque dix ans.

Neuf ans, cinq mois et deux semaines, pour être tout à fait précis. Et dire qu’il continuait de compter les jours depuis qu’Anastasia Miller l’avait plaqué... Elle était partie sans même se retourner. Il n’avait toujours pas tourné la page et ça le rendait dingue.

Chad secoua la tête d’un air dubitatif.

— Hum… Je me demande si elle a fini par trouver ce qu’elle cherchait.

Jake réfléchit à la question dans sa tête. Était-il possible qu’elle ait enfin réussi à se poser, qu’elle ait trouvé son bonheur auprès d’un autre type ?

— Bonne question.

Ana se pencha en avant et sortit un sac placé sous le siège conducteur avant de claquer la portière de son joujou de luxe. Elle marqua un temps d’arrêt et tourna la tête comme si elle sentait peser sur elle le regard de Jake. Elle portait de grosses lunettes de soleil noires qui dissimulaient ses yeux.

Ses lèvres étaient exactement comme dans ses souvenirs. Pleines et roses, d’une sensualité à couper le souffle. Cette bouche, il l’avait sentie partout sur son corps, et cela lui arrivait encore, la nuit, quand il était étendu dans son lit et qu’il se consumait de désir pour elle.

Ana redressa les épaules et se dirigea d’un pas déterminé vers la mercerie de Tilly. Moins de cinq minutes après qu’elle se fut engouffrée dans la boutique, les dames qui s’y réunissaient régulièrement pour échanger les potins autour d’un thé en jaillirent munies de leurs aiguilles à tricoter. Le panneau se retourna sur la porte pour afficher FERMÉ et le store s’abaissa d’un coup sec.

Jake prit son café, l’air soudain songeur.

— Apporte-moi l’addition, Chad.

— Anastasia ! Mon Dieu, ma petite fille, quelle surprise ! Je ne savais pas que tu avais prévu de venir rendre visite à ta vieille maman.

Ana lança un regard dur à sa mère afin de lui faire comprendre qu’elle n’était pas dupe de son mensonge, toutefois Tilly Miller fit comme si de rien n’était.

— Laisse-moi te regarder.

Tilly s’approcha d’elle, les bras grands ouverts, et serra sa fille contre son cœur.

— Tu en fais une de ces têtes ! On dirait que tu te rends à un enterrement.

— Tu ne crois pas si bien dire, rétorqua Ana d’un ton grave.

— C’est ton travail qui te cause du tracas ?

— Non, c’est toi, maman. Ton travail. L’œuvre de ta vie. Si je suis là, c’est pour faire le ménage derrière toi.

Tilly esquissa un pas en arrière et glissa sa main dans sa chevelure, une chevelure autrefois aussi flamboyante que celle de sa fille, mais aujourd’hui d’un blond vénitien terne. Une masse striée de mèches blanches. Elle avait tout de la commerçante de province. Oui, Tilly Miller donnait le change. Elle jouait son rôle à la perfection. Seul un autre escroc de grande envergure aurait pu la percer à jour.

— Je viens de faire du thé. Assieds-toi, que nous bavardions un peu toutes les deux. Ça fait des lustres que tu n’es pas venue me rendre visite.

— On n’a pas le temps de jouer à ça, répliqua Ana en croisant les bras, frémissante de colère. Frankie est en danger, maman.

Comme leurs parents, son frère Frank recherchait l’adrénaline et avait cette même fascination pour le luxe et l’interdit. C’était sans doute dans leurs gènes. Du moins était-ce ce que finissait par croire Ana. Une tare génétique, autrement dit inéluctable. Impossible d’échapper à leur destin. Pour couronner le tout, Ana tenait son prénom d’une célèbre usurpatrice d’identités et Frank d’un escroc notoire.

— Tu en es sûre ?

Quelle question. Sa mère avait le chic pour feindre l’ignorance.

— Je le connais. Je sais qu’Eric et lui auraient préféré réaliser un braquage avec des balles à blanc, mais leur complice en utilisait de vraies, rétorqua Ana d’un ton maussade. Je ne sais pas de qui il s’agit, mais une chose est sûre, maman, ce type est imprévisible.

— Tu as toujours eu tendance à tout dramatiser, ma chérie.

Sa mère s’avachit dans l’un des fauteuils dépareillés disposés en cercle autour du poêle à bois éteint.

Ana se força à détendre les mâchoires avant de reprendre la parole :

— Tu sais pertinemment que tu ne réussiras jamais à refourguer les diamants volés, maman. Tu le savais dès le départ, avant même de monter le coup. La Couronne est trop singulière.

Tilly servit le thé comme si de rien n’était.

— La Couronne de Roses, soupira-t-elle. C’est si rare de trouver un diamant d’un rose de cette profondeur… Alors une tiare entière couverte de ces pierres ? Une pièce d’une valeur inestimable ! A-t-elle été volée ?

— Arrête ton char, maman. Tu crois que j’ai oublié la manière dont tu parlais du casse de 1994 au Carlton en France ? Le braquage de Manhattan qui vient de se produire, c’est du Tilly Miller tout craché… À l’exception du garde qui s’est fait tirer dessus. (Ana fourra la main dans sa serviette et en sortit une tablette électronique qu’elle lança sur un fauteuil vide près de celui de sa mère.) Tiens, je t’ai acheté ça. Jette un coup d’œil à l’application « journal » et lis les articles liés à l’affaire qui nous concerne. Est-ce que tu savais que la bijouterie en question appartient à Cross Industries? Gideon Cross offre une récompense de deux cents mille dollars à toute personne qui aurait des renseignements susceptibles de remonter la piste des voleurs. J’ai entendu dire que la somme passera à cinq cents mille dollars si le vigile succombe à ses blessures.

Tilly finit par blêmir.

— Il est si mal en point ?

— Il portait un gilet pare-balles, mais il en a reçu deux : la première dans l’épaule, la seconde dans la cuisse. Celle-ci a touché l’artère fémorale.

— Dieu du ciel, souffla sa mère en déglutissant avec peine. Tu sais bien que Frankie n’accepterait jamais de faire partie d’un plan pareil. Le vigile… s’agit-il de Terence Parker ?

Ana agrippa le dossier d’un fauteuil en osier.

— Oui. J’ai tout de suite compris qu’il était de mèche avec vous. Qu’il était votre taupe. Il est évident que celui qui lui a tiré dessus voulait se débarrasser de lui. Diviser le butin en trois parts au lieu de quatre, c’est plus intéressant. En deux, c’est encore mieux. Et pourquoi ne pas le diviser du tout, et garder la totalité pour soi ? Il y avait Frank, Eric, Terence et un quatrième larron. Qui est cet homme, maman ?

— Je l’ignore.

— Je ne te crois pas. Tu as tout organisé dans les moindres détails.

Tilly et Bill Murray étaient connus pour leur précision. Ils passaient des années à monter un coup qui était exécuté en quelques secondes à peine. Ana craignait que, ravagée par la mort de son père, sa mère ne se soit focalisée sur ce braquage pour noyer son chagrin. Et qu’elle ait entraîné Frankie dans cette histoire.

 Tilly posa sur elle un regard stupéfié.

— Je n’avais pas prévu de quatrième type. Juste Terence, Frankie et Eric. Comme tu le sais, moins on est, moins on prend de risques.

Ni Frankie ni Eric n’aurait modifié le plan initial. Tilly les avait mieux éduqués que cela. C’était sans doute Terence qui avait recruté quelqu’un d’autre pour veiller à ses intérêts, une personne qu’il jugeait digne de confiance… Et il en avait fait les frais.

— Bon sang, maman ! Le mec qui a tiré sur le vigile va se retourner contre Frankie et Eric à la première occasion, si ce n’est pas déjà fait. Il faut que je le démasque avant qu’il ne soit trop tard.

Tilly leva sa soucoupe et porta sa tasse à ses lèvres d’une main tremblante. La porcelaine cliqueta.

— Tu es venue pour la récompense ou pour les pierres ?

— Ne fais pas la naïve. Tu sais très bien ce qui m’amène. Tu savais que je viendrais car tu connaissais le nom de la compagnie d’assurance de la bijouterie avant même de monter le coup. Ça t’a paru d’autant plus excitant. Je suis sûre que tu t’es dit que ça passerait comme une lettre à la poste : tu orchestres le casse parfait, Frank l’exécute pour marcher dans les traces de papa, et ta fille réclame cinq pour cent du butin de manière légale sous forme de commission ; quant au propriétaire, il récupère ses pierres précieuses.

— Il n’était pas censé y avoir de blessés, murmura Tilly, affligée.

— Il y a toujours une victime, maman. Si les braquages sont illégaux, ce n’est pas simplement pour t’empêcher de t’amuser, soupira Ana en se pinçant l’arête du nez. Quand est-ce que Frankie et Eric étaient censés se pointer ici ?

— Ils devaient laisser passer une semaine, répondit Tilly, le visage sombre. (Elle croisa les yeux de sa fille et poursuivit :) On savait que la compagnie d’assurance te confierait l’affaire. Or on ne voulait pas qu’il y ait de liens possibles qui puissent être établis entre le braquage, nous trois et toi.

— Merci, c’est très généreux de votre part, répliqua Ana d’un ton empreint d’ironie.

— Frank n’est pas supposé entrer en contact avec moi avant d’avoir atteint la Floride. Eric et lui ont prévu de faire un petit détour de quelques jours, histoire de prolonger leur trajet.

Ana croisa les bras et finit par perdre patience.

— Tu as beau être rusée, maman, tu t’es lancée dans ce coup en sachant pertinemment que je risquais de couler avec vous. En ne vous dénonçant pas, je peux être accusée de complicité. Et si jamais je prends la commission et qu’on découvre plus tard que Frankie est lié à l’affaire, j’aurai toutes les peines du monde à convaincre les autorités que je n’ai pas participé à une fraude de plusieurs millions de dollars contre la compagnie d’assurances.

— Jake ne permettrait jamais que cela arrive, protesta Tilly.

— Jake n’est pas Dieu, maman, marmonna Ana, l’estomac soudain noué à l’idée de recroiser son ancien amour de lycée, Jake Monroe, un homme qu’elle n’avait jamais pu oublier. Je vais devoir lui parler. Peut-être qu’il a des nouvelles d’Eric. Ça ne m’étonnerait pas, connaissant l’instinct protecteur de Jake.

— Tu comptes rester à Whisper Creek le temps que l’affaire soit élucidée ?

— Ce soir, tout du moins. Si Terence s’en tire, je retournerai à Manhattan pour lui rendre visite. Et si j’arrive à dénicher des informations sur son complice, le quatrième homme, je me lancerai sur sa piste. Tu as toujours le Wifi à la maison ?

— Oui, mais le réseau n’est pas très bon. Quand j’ai besoin de me connecter, je préfère utiliser Internet ici, à la boutique.

— Dans ce cas, je vais prendre une chambre au Victoria’s Inn.

Elle attrapa sa serviette et poussa un profond soupir.

— Si jamais tu apprends quoi que ce soit, tu m’appelles sur-le-champ.

— Anastasia.

La voix de sa mère la stoppa alors qu’elle parvenait à la porte.

— Tu vas veiller à ce que Frankie n’ait pas d’ennuis, hein ?

— Je vais faire mon possible, maman.

Toutefois, elle ne pouvait rien promettre. Elle n’était déjà pas certaine d’être hors d’atteinte elle-même.

Ana ouvrit la porte et avança à l’extérieur. Elle s’apprêtait à chausser de nouveau ses lunettes de soleil, qu’elle avait placées sur le sommet de sa tête, quand elle se figea.

Un U.S. Marshal patientait à côté de sa voiture.

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