Sylvia Day
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Nov 5, 2014  •  J'ai Lu  •  9782290098363

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Londres, 1780

L’homme au masque blanc la suivait.

Amelia Benbridge n’aurait su dire depuis combien de temps il se faufilait subrepticement derrière elle, mais elle avait acquis la certitude qu’il la suivait.

Les sens aux aguets, elle avait parcouru à pas lents tout le périmètre de la salle de bal, regardant autour d’elle en affectant un air nonchalant pour l’étudier à sa guise.

Chaque fois que ses yeux s’étaient posés sur lui, elle avait cessé de respirer.

Parmi cette foule, toute autre qu’Amelia n’aurait sans doute pas remarqué l’intérêt avide qu’il lui portait, tant les sens étaient submergés par le tourbillon de ce bal masqué. Concentrer ses pensées n’était guère aisé parmi ce chatoiement d’étoffes multicolores et de dentelles, cette multitude de voix tâchant de se faire entendre malgré la musique de l’orchestre, et ces odeurs mêlées de parfums capiteux et de cire fondue que dispensaient d’imposants lustres de cristal surchargés de chandelles.

Amelia n’était pas la première venue. Elle avait passé les seize premières années de sa vie sous haute surveillance, chacun de ses gestes jalousement épiés. L’examen attentif auquel cet homme la soumettait avait réveillé en elle un sentiment si familier qu’elle n’aurait pu le confondre avec aucun autre.

Ce qui avait en outre retenu son attention, c’est que jamais encore elle n’avait été scrutée ainsi par un homme aussi… fascinant.

Car l’inconnu l’était bel et bien. Malgré la distance qui les séparait et bien que la moitié supérieure de son visage fût dissimulée, sa silhouette l’avait immédiatement frappée. Il était très grand, parfaitement proportionné, et ses vêtements avaient été taillés pour s’adapter à ses cuisses musclées et ses larges épaules.

Quand elle atteignit un coin de la salle, Amelia se retourna, leurs positions respectives se trouvant diamétralement opposées. Elle s’immobilisa, éleva son masque devant son visage, les rubans de couleurs vives qui en ornaient le manche serpentant le long de son bras ganté, et scruta les alentours. Tout en faisant mine d’observer les danseurs, elle profita de l’occasion pour l’étudier à loisir. Ce n’était que justice, après tout. S’il s’autorisait à faire peser sur elle son regard, rien ne s’opposait à ce qu’elle en fît autant.

Il était entièrement vêtu de noir, à l’exception de ses bas, de sa chemise et de sa lavallière, de la même blancheur de neige que son masque, dépourvu de toute décoration et fixé à son visage par un ruban de satin noir. Alors que les déguisements des invités déclinaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, l’austérité de sa mise semblait destinée à lui permettre de se fondre dans l’ombre. À le rendre anonyme – ce qu’il ne saurait jamais être. La lumière des lustres éveillait dans sa sombre chevelure un tel éclat qu’on avait envie d’y plonger les doigts.

Si séduisant fût-il, cet éclat ne pouvait cependant rivaliser avec l’attrait de sa bouche.

Quand ses yeux se posèrent sur cette pure merveille, Amelia cessa un instant de respirer. La bouche de ce mystérieux inconnu était le péché incarné. Ciselées de main de maître, ses lèvres sensuelles, soulignées par une mâchoire puissante, retenaient l’attention par leur fermeté. Son teint cuivré l’incita à penser qu’il s’agissait d’un étranger et, lorsqu’elle s’efforça d’imaginer son visage tout entier, Amelia se dit qu’il devait être d’une beauté dévastatrice.

Ce qui acheva de l’intriguer fut sa séduisante façon de se mouvoir, tel un prédateur concentré sur sa proie. Sa démarche assurée tranchait avec la feinte nonchalance généralement prisée par la haute société. Cet homme savait ce qu’il voulait et ne prenait pas la peine de s’en cacher.

En l’occurrence, ce qu’il voulait, c’était suivre Amelia. Il la couvait d’un regard si intense qu’elle l’avait senti brûler sa nuque comme un rayon ardent, caresser ses épaules dénudées et glisser le long de son dos, éveillant dans son sillage une sensation de brûlure.

Amelia ne pouvait concevoir la raison d’une attention aussi soutenue. Certes, elle se savait jolie, mais elle ne s’estimait pas plus attirante que la plupart des femmes présentes à ce bal. Sa robe, bien que charmante avec son jupon de dentelle argent constellé d’une multitude de petites fleurs composées de rubans roses et verts, n’était pas non plus la plus époustouflante de la soirée. En outre, son amitié de longue date avec le comte de Ware était si notoire et si évidemment vouée au mariage qu’aucun homme ne s’avisait plus de lui faire la cour.

Que voulait donc ce sombre inconnu ? Et pourquoi ne l’approchait-il pas ?

Amelia se plaça face à lui et abaissa son masque afin de lui adresser un regard direct. Il ne pouvait pas manquer de remarquer qu’elle l’observait, et elle attendit qu’il se décidât enfin à l’aborder. Elle voulait découvrir tous les détails de sa personnalité – le son de sa voix, le parfum de son eau de toilette, l’impact qu’aurait sur elle la proximité de son corps…

Elle avait aussi envie de découvrir ce qu’il voulait. Amelia avait été élevée sans mère, séparée de sa sœur et perpétuellement ballottée d’un lieu secret à un autre, ses gouvernantes se succédant à un tel rythme qu’elle n’avait jamais pu tisser aucun lien d’affection avec elles. L’intérêt que lui portait cet homme constituait une anomalie qui méritait explication.

Cette attitude de défi silencieux provoqua une soudaine tension chez l’inconnu. Il soutint son regard, et elle vit ses yeux briller derrière les fentes de son masque. L’instant se prolongea. Amelia était si absorbée par sa contemplation qu’elle s’en rendit à peine compte. Des invités passèrent devant lui, le dérobant momentanément à sa vue. L’inconnu serra les poings et sa mâchoire se crispa. Elle vit sa cage thoracique se déployer sous l’effet d’un long soupir… et fut brusquement bousculée par-derrière.

— Veuillez m’excuser, miss Benbridge.

Surprise, elle tourna les yeux vers le grossier personnage et découvrit un homme emperruqué, vêtu de satin puce. Elle marmonna une brève formule d’absolution accompagnée d’un sourire, puis s’empressa de reporter son attention sur l’homme masqué.

Qui avait disparu.

Elle cligna des yeux. Volatilisé. Elle se hissa sur la pointe des pieds et scruta le flot mouvant des invités. L’homme était grand et doté de larges épaules. Son absence de perruque constituait un autre signe distinctif, mais elle ne l’aperçut nulle part.

Où diable était-il passé ?

— Amelia ?

La voix grave à l’accent cultivé qui venait de retentir près de son épaule lui était aussi chère que familière, et elle jeta un coup d’œil distrait à l’homme qui venait de la rejoindre.

— Oui, milord ?

— Qui cherchez-vous donc ainsi ? demanda le comte de Ware en tendant le cou, singeant son attitude.

Un autre que lui eût paru ridicule, mais pas Ware, qui était en toute circonstance la perfection incarnée, depuis le sommet de sa perruque jusqu’à ses talons incrustés de diamants.

— Me jugeriez-vous arrogant si je vous avouais mon espoir d’incarner l’objet d’une quête aussi empressée ? ajouta-t-il.

Amelia eut un sourire coupable et noua son bras à celui du comte.

— Je cherchais un fantôme.

— Un fantôme ?

À travers les fentes de son masque peint, elle perçut l’expression amusée de ses beaux yeux bleus. Ware n’arborait jamais que deux expressions : dangereux ennui ou chaleureux amusement. Et Amelia était la seule personne au monde à le divertir.

— S’agissait-il d’un spectre terrifiant ? Ou bien de quelque chose de plus intéressant encore ?

— Je ne saurais le dire… Il me suivait.

— Tous les hommes vous suivent, ma chère, assura-t-il avec un fin sourire. Ne serait-ce que du regard.

— Vous me taquinez, répondit-elle en pressant légèrement son bras.

Il haussa les sourcils.

— Pas le moins du monde. Vous paraissez souvent perdue dans un monde issu de votre imagination, et les hommes éprouvent un attrait irrésistible pour les femmes qu’ils surprennent à s’illusionner de la sorte. Ils rêvent de se glisser sous leur peau afin de les rejoindre dans ce monde mystérieux.

Amelia ne fut pas insensible au ton intime que Ware venait d’user. Elle leva les yeux vers lui et le considéra, ses paupières voilant à demi son regard.

— Vilain garçon.

Il rit, et plusieurs têtes se tournèrent vers lui. Amelia l’étudia, elle aussi. La gaieté métamorphosait le comte, son apparence d’aristocrate affligé d’un ennui insondable cédant la place à celle d’un homme vibrant de joie de vivre.

Ware entreprit d’arpenter la salle de bal et incita souplement Amelia à l’accompagner. Elle le connaissait depuis six ans désormais, ayant fait sa connaissance au cours de sa dix-huitième année. Au fil des ans, elle avait vu le tout jeune comte devenir un homme, accomplir ses premiers pas dans le monde de la galanterie, et constaté de quelle manière ses relations avec le beau sexe le transformaient, bien qu’aucune de ses maîtresses ne retînt son attention longtemps. Celles-ci ne voyaient de lui que son apparence extérieure et le marquisat qui lui reviendrait au décès de son père. Et peut-être se serait-il contenté de cet intérêt superficiel s’il ne l’avait pas d’abord connue. Mais la rencontre s’était produite et ils étaient devenus des amis très proches. Ware entretenait donc avec ses maîtresses des relations lui permettant de soulager ses besoins physiques, mais veillait à conserver l’amitié d’Amelia afin d’assouvir ses besoins émotionnels.

Ils se marieraient un jour, elle le savait. Ils n’en parlaient jamais, mais la chose était entre eux implicite. Ware se contentait d’attendre le jour où elle se sentirait enfin prête à franchir la frontière de l’amitié pour accepter d’entrer dans son lit. Amelia appréciait sa patience, même si elle n’était pas amoureuse de lui. Elle eût voulu l’être, le souhaitait même chaque jour. Mais elle en aimait un autre et, bien que la mort le lui eût ravi, son cœur demeurait fidèle à cet amour.

— Où se trouvent vos pensées ? s’enquit Ware tout en répondant d’un hochement de tête au salut d’un invité.

— Avec vous.

— Adorable réponse, ronronna-t-il, les yeux brillants de satisfaction. Dites-moi tout.

— Je pense que j’aurais plaisir à être mariée avec vous.

— Dois-je y voir une déclaration officielle ?

— Je n’en suis pas certaine.

— Nous nous en approchons, cependant. C’est déjà un réconfort.

— L’impatience vous gagnerait-elle ?

— Je peux attendre…

La réponse était vague. Amelia eut un léger froncement de sourcils.

— Ne craignez rien, assura-t-il en l’entraînant sur la terrasse où se trouvaient déjà plusieurs personnes. Je m’estime satisfait tant que vous l’êtes aussi.

La légère brise du soir rafraîchit les joues d’Amelia, qui apprécia de pouvoir mieux respirer.

— Vous n’êtes pas entièrement franc avec moi, dit-elle en s’arrêtant devant la balustrade de marbre de la terrasse.

Alentour, les invités devisaient, le plus souvent par couples, mais nombre d’entre eux coulèrent vers eux des regards curieux. Malgré les ombres dispensées par la lune voilée de nuages, le costume crème et brillant comme l’ivoire de Ware forçait l’admiration.

— L’endroit n’est guère idéal pour discuter d’un sujet aussi hasardeux que notre avenir, déclara-t-il en élevant les mains pour dénouer le ruban de son masque, révélant ainsi son noble profil de monnaie.

— Vous savez que cela ne suffira pas à me dissuader.

— Et vous savez que c’est justement pour cela que je vous adore, répondit-il avec un sourire dont la lenteur piqua agréablement Amelia. Ma vie est réglée au cordeau et strictement compartimentée. Je connais mon rôle et me plie aux exigences de la société.

— Sauf lorsqu’il s’agit de me faire la cour…

— Sauf lorsqu’il s’agit de vous faire la cour, acquiesça-t-il.

Sa main gantée trouva la sienne et la retint en même temps qu’il se décalait, de façon à dissimuler aux regards importuns l’intimité de son geste.

— Vous êtes la belle princesse que j’ai sauvée du donjon où un abominable bandit vous retenait captive. La fille d’un vicomte pendu haut et court pour trahison et la sœur d’une femme fatale, suspectée d’avoir assassiné ses deux premiers époux avant d’en épouser un troisième, si dangereux qu’elle ne s’est pas avisée de renouveler ses méfaits. Vous êtes ma folie, mon aberration, mon péché mignon.

Il effleura du pouce la paume de sa main, et elle frissonna.

— Et je suis pour vous tout l’opposé, enchaîna-t-il. L’ancre à laquelle vous vous accrochez parce que j’incarne la sécurité et le confort.

Ware porta son regard par-delà les invités encombrant la terrasse et approcha la bouche de son oreille. La suite de sa déclaration ne fut plus qu’un murmure.

— Mais il m’arrive de repenser à la jeune fille qui a audacieusement exigé de moi son premier baiser, et de regretter de ne pas lui avoir donné satisfaction…

— Vraiment ? Ai-je tant changé que cela ?

Le comte la prit par la main, se retourna brusquement et l’entraîna au bas de l’escalier menant au jardin. Une allée bordée d’ifs taillés révélait un grand cercle de pelouse orné d’une impressionnante fontaine de pierre.

— Le passage du temps exerce son action sur chacun de nous, déclara-t-il d’une voix altérée, mais je crois que le passage dans l’au-delà de votre cher Colin vous a durablement marquée.

L’entendre prononcer le nom de Colin affecta profondément Amelia, et elle ne put réprimer le flot de tristesse qui la submergea. Colin avait été son meilleur ami avant de devenir son premier amour. Il n’était que le neveu de son cocher, et de sang gitan qui plus est, mais dans le monde isolé qui était alors le sien, Amelia l’avait toujours considéré comme un égal. Enfants, ils avaient partagé tous leurs jeux et s’étaient intéressés par la suite aux changements qu’ils subissaient, le lien qui les unissait devenant plus profond. Moins innocent.

Colin était devenu un jeune homme dont la beauté exotique et la force de caractère, dissimulée sous des dehors paisibles, avaient éveillé en elle un trouble auquel elle n’était pas préparée. Elle s’était mise à penser à lui tout le jour durant, et des rêves de baisers volés avaient hanté ses nuits tourmentées. Il s’était montré plus sage qu’elle, cependant, ayant compris avant elle que la fille d’un pair du royaume et un garçon d’écurie ne peuvent rêver d’unir officiellement leurs jours. Il l’avait alors repoussée, feignant l’insensibilité et brisant ainsi son tendre cœur de jeune fille.

Mais il avait finalement révélé ses sentiments en mourant pour elle.

Amelia exhala un léger soupir. Il lui arrivait parfois, juste avant de trouver le sommeil, de penser à lui. Elle s’autorisait alors à ouvrir son cœur et libérait ses souvenirs – baisers volés dans les bois, langueurs passionnées et désir naissant… Elle n’avait plus jamais ressenti d’émotions d’une telle profondeur et savait que cela ne lui arriverait plus. Les amours d’enfance finissent généralement par se dissiper, mais son amour pour Colin reposait sur des bases si fermes qu’il durerait éternellement. Et si les braises de cet amour se révélaient moins ardentes qu’aux premiers jours, elles demeureraient, quoi qu’il advienne ; l’adoration qu’elle avait éprouvée pour lui se trouvant rehaussée par le sacrifice auquel il avait consenti quand elle s’était retrouvée piégée entre les hommes à la solde de son père et les agents de la Couronne venus l’enlever. Elle aurait sans doute connu un sort funeste si Colin ne l’avait pas aidée à s’enfuir. La bravoure dont il avait fait preuve avait délivré Amelia de sa prison dorée, mais il avait payé cet acte d’amour de sa vie.

— Vous pensez à lui une fois de plus, murmura Ware.

— Suis-je si transparente ?

— Aussi limpide que le cristal.

— Peut-être estimez-vous ma réticence liée à l’affection que je porte toujours à Colin, mais c’est au contraire l’affection que j’ai pour vous qui me retient.

— Vraiment ?

Amelia vit qu’il était sincèrement surpris. Ils s’engagèrent vers la fontaine, cédant à la subtile invitation de l’allée bordée d’ifs. Les lumières et les accents mélodieux des instruments à cordes, que déversaient les nombreuses fenêtres ouvertes de la salle de bal, incitaient les invités à rester à proximité des festivités, et ceux qui, comme eux, se dirigeaient vers le fond du jardin ne s’aventuraient pas bien loin.

— C’est que, voyez-vous, je crains de vous voler à celle qui sera l’amour de votre vie, explicita-t-elle.

Le comte rit doucement.

— Voilà une idée fantasque, déclara-t-il, son sourire embellissant si bien son visage qu’elle s’attarda à l’observer. Certes, je reconnais me livrer à toutes sortes de conjectures fantaisistes quand vous prenez votre air lointain et mystérieux, mais l’intérêt que je porte aux affaires du cœur ne va pas plus loin.

— Vous n’avez pas idée de ce que vous manquez.

— J’espère que vous voudrez bien pardonner la rudesse de mon propos, mais si ce que je manque s’apparente à la mélancolie dont vous êtes enveloppée, je m’en félicite. Elle vous confère une aura de mystère que je trouve irrésistible, mais je crains qu’elle ne produirait pas le même effet sur ma personne. J’offrirais sans doute un aspect pitoyable, et vous conviendrez avec moi que cela ne saurait s’envisager.

— Le comte de Ware, pitoyable ?

Il fit mine de frissonner d’effroi.

— Inimaginable, n’est-ce pas ?

— Parfaitement inimaginable.

— Aussi, voyez-vous, vous êtes pour moi la femme idéale, Amelia. J’apprécie votre compagnie, votre honnêteté et l’aisance avec laquelle vous abordez tous les sujets avec la plus grande liberté. De plus, vous ne pouvez pas plus me blesser que je ne puis le faire moi-même à votre endroit, car nos émotions ne sont pas en jeu. Et s’il m’arrive parfois de vous manquer d’égards, vous savez que ce n’est jamais dans l’idée de vous offenser. Notre association m’est si précieuse que je la chérirai jusqu’à mon dernier jour.

Ware se tut alors qu’ils atteignaient le pied de l’autre escalier permettant de regagner la terrasse. Leur bref moment d’intimité touchait à sa fin. Amelia appréciait infiniment la compagnie du comte, elle aussi. Mais l’acte de chair qui viendrait immanquablement ponctuer les soirées qu’ils passeraient ensemble, si elle acceptait de l’épouser, la faisait encore hésiter.

Le souvenir des baisers passionnés qu’elle avait échangés avec Colin la hantait. Elle craignait d’être déçue par la comparaison, et redoutait qu’un certain embarras ne ternisse sa complicité avec le comte. Ware était avenant, charmant, parfait en tout point. Mais de quoi aurait-il l’air, les joues rougies et les cheveux défaits par la passion ? Quels sons produirait-il ? Comment se comporterait-il ? Qu’attendrait-il d’elle ?

C’était l’appréhension qui alimentait ces questionnements.

— Vous omettez le sujet des rapports charnels, fit-elle remarquer.

La tête du comte pivota brusquement vers elle, et le pied qu’il s’apprêtait à poser sur la première marche demeura en l’air. Une étincelle de joie s’alluma au fond de ses yeux bleus. Il s’écarta de l’escalier et se plaça face à elle.

— Il ne tient qu’à vous de réparer cet oubli. En quoi la question vous préoccupe-t-elle ?

— Ne craignez-vous pas que ce soit…

Elle ne parvint pas à trouver le terme adéquat.

— Non, assura-t-il fermement.

— Non ?

— Quand je pense à cet aspect du mariage avec vous, je n’entretiens aucune crainte. De l’envie, certes. Mais nulle inquiétude. Ce motif ne doit pas vous retenir, ajouta-t-il en se rapprochant d’elle pour murmurer à son oreille. Nous sommes jeunes. Nous pouvons nous marier et attendre. Ou bien attendre et nous marier ensuite. Même lorsque vous porterez mon alliance, je n’exigerai jamais rien de vous si vous ne le désirez pas. Pas dans un premier temps, en tout cas, précisa-t-il avec un sourire. Après quelques années, je me montrerai moins accommodant, car je dois assurer ma descendance et je vous trouve suprêmement attirante.

Amelia inclina la tête, pensive, puis acquiesça.

— Bien, déclara le comte d’un ton de satisfaction évidente. Tout progrès, aussi ténu soit-il, est toujours bon signe.

— Il est peut-être temps de proclamer les bans.

— Pardieu, il s’agit là d’un progrès qui n’a rien de ténu ! s’exclama-t-il avec enthousiasme. Nous touchons au but !

Elle rit, et il lui décocha un clin d’œil malicieux.

— Nous serons heureux ensemble, promit-il.

— Je le sais.

Ware prit le temps d’assujettir son masque et le regard d’Amelia se promena alentour tandis qu’elle patientait. Un rideau de lierre retombait depuis la rambarde de la terrasse et, après y avoir fait glisser son regard, elle découvrit une autre terrasse en contrebas. Celle-ci n’était pas éclairée, dans le but évident d’inciter les invités à ne pas s’éloigner de la salle de bal. Malgré l’obscurité qui l’enveloppait, elle aperçut deux silhouettes. À la blancheur de son masque et à la manière dont ses vêtements et sa chevelure sombres se fondaient dans l’ombre, elle reconnut le fantôme qui l’avait suivie.

— Milord, murmura-t-elle, saisissant le bras du comte. Voyez-vous ces deux gentlemen, là-bas ?

— En effet, répondit-il en suivant son regard.

— Celui qui est entièrement vêtu de noir est l’homme qui m’a suivie tout à l’heure.

— Vous aviez mentionné l’incident avec légèreté, mais j’avoue trouver la chose inquiétante à présent, commenta-t-il. Cet homme vous a-t-il ennuyée de quelque façon ?

— Non, répliqua-t-elle, plissant les yeux alors que les deux hommes se séparaient – le fantôme s’éloignant d’eux, l’autre prenant la direction opposée.

— Pourtant, je sens que sa proximité vous perturbe, dit le comte en rectifiant la position de la main d’Amelia sur son bras. Et sa présence sur cette terrasse obscure est étrange.

— Je suis bien d’accord avec vous.

— Bien des années se sont écoulées depuis que vous avez été libérée de la férule de votre père, mais la prudence reste de mise, d’autant que vous êtes désormais apparentée à un criminel notoire. Vous feriez mieux de m’accompagner pour le restant de la soirée, ajouta-t-il en la reconduisant prestement en haut des marches.

— Je n’ai aucune raison de le craindre, se défendit-elle posément. Bien plus que le fait qu’il me suive, c’est la réaction que j’ai eue vis-à-vis de lui qui m’a surprise.

— Quelle réaction avez-vous donc eue ? demanda-t-il en s’arrêtant sur le seuil de la salle de bal, l’attirant contre lui pour lui éviter d’être bousculée.

Amelia éleva son masque devant son visage. Comment expliquer qu’elle avait admiré le magnétisme de cet homme, sans risquer de s’appesantir inutilement sur l’émotion qu’elle avait ressentie ?

— Il m’a intriguée. J’aurais apprécié qu’il s’approche et révèle son identité.

— Dois-je m’alarmer qu’un autre que moi ait su si vite captiver votre intérêt ? s’enquit le comte d’une voix teintée d’amusement.

Elle sourit.

— Non, dit-elle – comme elle appréciait le confort de leur amitié ! Pas plus que je ne m’alarme quand vous manifestez de l’intérêt pour d’autres que moi.

— Lord Ware.

Ils se retournèrent d’un même mouvement pour faire face au gentleman qui venait à leur rencontre. Sa petite taille et sa corpulence le rendaient aisément reconnaissable malgré son masque : sir Harold Bingham, un magistrat de Bow Street.

— Sir Harold, le salua Ware en retour.

— Bonsoir, miss Benbridge, dit le magistrat avec un sourire qui confirmait sa réputation d’homme sévère, mais juste.

Les chaleureuses salutations que lui adressa Amelia reflétèrent l’estime qu’elle avait pour lui.

— Voulez-vous m’excuser un instant, ma chère ? murmura Ware en se penchant vers elle. J’aimerais toucher deux mots à sir Harold de votre mystérieux admirateur. Cela nous permettra peut-être de connaître son identité.

— Certainement, milord.

Les deux gentlemen s’écartèrent de quelques pas et Amelia parcourut la salle du regard, cherchant à repérer quelque visage familier. Elle aperçut bientôt un petit groupe de connaissances et se dirigea vers eux.

Mais, après quelques pas seulement, elle s’immobilisa et fronça les sourcils.

Elle voulait savoir qui se cachait derrière ce masque blanc. L’inconnu avait éveillé en elle une curiosité si dévorante qu’elle ne pouvait plus songer à rien d’autre. L’instant où leurs regards s’étaient croisés demeurait obstinément imprimé dans son esprit.

Tournant brusquement les talons, elle ressortit sur la terrasse et descendit l’escalier pour gagner le jardin. Beaucoup d’invités se trouvaient encore là, soucieux d’échapper à la cohue du bal. Plutôt que d’emprunter l’allée qu’elle avait longée avec Ware, elle s’engagea à l’opposé. Au bout de quelques pas, elle découvrit une vénus de marbre ornant un espace circulaire. Un banc en forme de demi-lune, cerné par une haie d’ifs, invitait d’autant plus à s’y attarder qu’il était inoccupé.

Amelia s’en approcha et laissa fuser un roucoulement, signal destiné aux hommes de main de son beau-frère, attachés à sa protection. Ceux-ci suivaient le moindre de ses faits et gestes, et Amelia se doutait qu’il en serait toujours ainsi. Une conséquence inévitable quand on était la belle-sœur d’un pirate aussi célèbre que Christopher St. John.

Il lui arrivait de souffrir du manque d’intimité auquel la soumettait cette perpétuelle surveillance, et elle ne pouvait s’empêcher de souhaiter que sa vie fût assez simple pour en être dispensée. Mais parfois, comme ce soir, cette protection invisible la tranquillisait. Savoir les hommes de St. John dans les parages lui offrait la double possibilité de requérir leur aide en cas de besoin… et de satisfaire sa curiosité.

Elle frappa l’allée gravillonnée d’un pied impatient et n’entendit pas l’homme approcher. Elle sentit cependant ses cheveux se dresser sur sa nuque et pivota vivement.

Il se tenait à l’orée du cercle d’ifs, haute silhouette sombre vibrant d’une aura d’énergie difficilement contenue. Les pâles rayons de la lune conféraient à sa chevelure d’un noir d’encre l’éclat d’une aile de corbeau, et ses yeux brillaient de cette intensité qui l’avait incitée à chercher à le revoir. Il portait une longue cape dont la doublure de satin gris faisait ressortir sa tenue sombre, et qui permit à Amelia d’apprécier pleinement les contours de sa silhouette.

— Je vous cherchais, déclara-t-elle en relevant le menton.

— Je sais.

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