Sylvia Day
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Jun 17, 2015  •  J'ai lu  •  9782290096987

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Londres, 1815 — Avez-vous réellement l’intention de souffler sa maîtresse à votre meilleur ami ? Gerard Faulkner, sixième marquis de Grayson, esquissa un sourire, sans quitter des yeux la femme dont il était question. Ceux qui le connaissaient bien surent que ce regard ne présageait rien de bon. — Absolument. — C’est machiavélique, marmonna Bartley. Et très bas, même venant de vous, Gray. Faire cocu Sinclair ne vous suffit-il donc pas ? Vous n’ignorez pourtant rien des sentiments de Markham pour Pel. Elle lui a fait perdre la tête. Gray étudia lady Pelham d’un œil de connaisseur. Belle et scandaleuse, elle avait le profil idéal, cela ne faisait aucun doute. Il n’aurait pu rêver d’une épouse plus susceptible d’irriter sa mère. Pel, comme on la surnommait affectueusement, n’était pas très grande, mais ses courbes sublimes avaient été conçues pour le plaisir de l’homme. L’audacieuse sensualité qui émanait de la veuve du comte de Pelham était, disait-on, intoxicante. Son ancien amant, lord Pearson, avait sombré dans un long déclin après qu’elle eut mis fin à leur liaison. Gerard imaginait sans peine qu’un homme puisse se lamenter d’une telle perte. Sous l’intense lumière des lustres, Isabel Pelham étincelait tel un précieux joyau. Il la vit adresser à Markham un grand sourire. Les canons de la beauté conventionnelle jugeaient ses lèvres trop pleines, mais les hommes les estimaient, quand ils étaient entre eux, idéalement conçues pour enserrer leur membre. Partout dans la salle, des regards de mâle convoitise se posaient sur elle, reflétant le même espoir : un jour, peut-être, les beaux yeux d’ambre choisiraient l’un de ces hommes pour amant. Gerard les trouvait pathétiques. Lady Pelham était extrêmement exigeante et, une fois son choix arrêté, elle retenait longtemps ses conquêtes. Elle gardait Markham en laisse depuis près de deux ans à présent, et ne manifestait aucun signe de lassitude. Sa particularité tenait à ce qu’elle ne voulait surtout pas entendre parler de mariage. Les rares fois que le vicomte s’était avisé de la supplier de lui accorder sa main, elle l’avait repoussé, déclarant qu’elle n’avait nullement l’intention de se soumettre à de secondes noces. Gray estimait néanmoins qu’il saurait la faire changer d’avis. — Du calme, Bartley, murmura-t-il. Tout fonctionnera selon mes vœux. Fiez-vous à moi. — Personne ne peut se fier à vous, Gray. — Fiez-vous à moi si je vous promets cinq cents livres pour éloigner Markham de Pel en l’attirant dans la salle de jeu. — Dans ces conditions, je suis à votre service, répondit Bartley, bombant le torse et tirant sur son gilet sans parvenir toutefois à réduire son embonpoint. Tout sourire, Gerard ponctua cet échange d’un léger hochement de tête avant que leurs chemins se séparent, Bartley obliquant à droite et Gerard à gauche. Sans perdre de vue le personnage central de son projet, il arpenta d’un pas nonchalant la galerie de la salle de bal. Sa progression fut ralentie par une cohorte de débutantes accrochées au bras de leurs mères. Un tel essaim aurait tiré une grimace d’ennui à la plupart des pairs encore célibataires, mais Gerard était aussi connu pour son charme que pour son penchant à la polissonnerie. Il flirta donc outrageusement et distribua les baisemains avec prodigalité, laissant derrière lui des jeunes filles persuadées qu’il leur rendrait bientôt visite pour demander leur main en bonne et due forme. Il n’en surveilla pas moins Markham du coin de l’œil et, sitôt que Bartley fut parvenu à l’éloigner, il franchit d’un pas décidé la distance qui le séparait de Pel. Il s’empressa de porter sa main gantée à ses lèvres avant que la foule habituelle de ses admirateurs ait pu l’encercler. Quand il releva la tête, il découvrit qu’elle le considérait avec des yeux rieurs. — Ma foi, lord Grayson, une femme ne peut manquer d’être flattée par une approche aussi résolue. — Adorable Isabel, votre beauté m’a attiré comme la flamme attire le papillon, répondit-il en plaçant la main de la jeune femme sur son bras pour l’engager à le suivre le long de la galerie. — La nécessité d’un répit se fait sentir, je présume ? s’enquit-elle de sa belle voix de gorge. Je crains cependant que vous associer à moi ne suffira pas à éloigner les ambitions de toutes ces mères. Vous êtes si délicieux qu’il n’y a pas de mot pour l’exprimer. Vous serez la mort d’une de ces demoiselles. Gerard eut un soupir de satisfaction, et ses sens furent assaillis par son parfum capiteux de fleurs exotiques. Il savait qu’ils étaient faits pour s’entendre. Il avait appris à bien la connaître depuis qu’elle était avec Markham et l’appréciait immensément. — En effet. Aucune d’elles ne me conviendrait. Pel ébaucha un léger haussement de ses épaules nues ; le bleu nuit de sa robe et le collier de saphirs qui ornait sa gorge faisaient merveilleusement ressortir la pâleur de sa peau. — Vous êtes encore jeune, Grayson. Quand vous aurez mon âge, vous serez peut-être assagi et ne tourmenterez plus votre épouse par vos appétits. — Ou bien, je pourrais épouser une femme d’âge mûr… — Cette conversation est censée nous amener quelque part, n’est-ce pas ? — Je vous désire, Pel, murmura-t-il. Désespérément. À tel point qu’une liaison ne saurait suffire. Le mariage, en revanche, conviendrait joliment. Le souffle de son rire de gorge s’éleva entre eux. — Oh, Gray, j’adore votre humour. Il est fort rare de croiser un homme qui assume sa cruauté aussi ouvertement que vous. — Tout comme il est fort rare de croiser une créature aussi ouvertement sensuelle que vous, ma chère Isabel. Je crains que vous ne constituiez un cas unique et que vous ne soyez, par conséquent, indispensable à mes plans. — Je croyais pourtant, rétorqua-t-elle en l’observant du coin de l’œil, que vous entreteniez cette actrice… une très jolie fille qui n’arrive jamais à se souvenir de ses répliques… — Oui, tout ce que vous venez de dire est vrai, répondit Gerard en souriant. Sa vie en eût-elle dépendu, Anne aurait été incapable de jouer la comédie. Son véritable talent se révélait dans le secret des alcôves. — Franchement, Gray, vous êtes trop jeune pour moi. J’ai vingt-six ans, vous savez. Alors que vous… ajouta-t-elle en le considérant, les yeux plissés. Ma foi, vous êtes tout à fait délicieux, mais… — J’ai vingt-deux ans et n’aurais aucun mal à vous chevaucher, Pel, n’en doutez pas. Néanmoins, vous vous méprenez. J’ai une maîtresse. Deux, en fait, et vous avez Markham… — Oui, et je n’en ai pas tout à fait terminé avec lui. — Gardez-le, je n’y vois aucune objection. — Vous me voyez soulagée par votre approbation, répliqua-t-elle sèchement, avant de laisser échapper un nouveau rire de gorge, un son que Gray appréciait particulièrement. Vous êtes vraiment fou. — Fou de vous, Pel, absolument. Au premier regard. — Mais vous n’avez nullement l’intention de coucher avec moi. Il fit peser sur elle un regard de mâle convoitise qu’il attarda sur le galbe de sa poitrine. — Voyons, je n’ai pas dit cela. Vous êtes une très belle femme, et je suis un homme amoureux. Il n’en demeure pas moins, puisque nous sommes voués à unir nos jours, que le moment où nous déciderons de coucher ensemble relève du détail. Nous aurons toute la vie pour franchir ce pas, si tant est que la chose nous soit mutuellement agréable. — Auriez-vous bu plus que de raison ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils. — Non, Isabel. Pel s’immobilisa, l’obligeant à s’arrêter aussi, leva les yeux vers lui, puis secoua la tête. — Si vous êtes sérieux… — Enfin, je vous retrouve ! Gerard réprima un juron en entendant la voix de Markham, mais il se tourna vers son ami avec un sourire désinvolte. L’attitude d’Isabel fut tout aussi innocente. Cette femme était vraiment parfaite. — Je dois vous remercier d’avoir tenu les vautours à distance, Gray, déclara chaleureusement Markham, son beau visage s’illuminant de plaisir à la vue de sa maîtresse. Je viens d’être momentanément distrait par quelque chose qui s’est avéré une perte de temps. — Les amis sont faits pour cela, répondit Gerard en libérant la main de Pel avant de s’incliner. — Où étais-tu passée ? gronda Gerard quelques heures plus tard, quand une silhouette encapuchonnée pénétra dans sa chambre. Son peignoir de soie noire virevolta autour de ses jambes nues. — Tu sais que je viens dès que je peux, Gray. Une fois rabattu, le capuchon révéla des cheveux d’un blond argenté et le visage qu’il aimait tendrement. Il traversa la pièce en deux enjambées et s’empara de sa bouche en la soulevant dans ses bras. — C’est loin d’être assez, Emily, souffla-t-il. Très loin. — Je ne peux pas tout laisser en plan pour satisfaire tes besoins. Je suis une femme mariée. — Inutile de me le rappeler, grommela-t-il. Il enfouit le visage au creux de son cou et respira son odeur. Elle était si tendre et innocente. Si douce. — Tu m’as manqué, soupira-t-il. Emily, désormais lady Sinclair, laissa échapper un rire haletant. — Menteur, répliqua-t-elle avant d’imprimer à sa bouche un pli morose. Tu as été vu plus d’une fois avec cette actrice depuis notre dernière rencontre. — Tu sais qu’elle ne compte pas. C’est toi que j’aime. Il avait beau le lui expliquer, elle ne comprenait pas davantage son besoin effréné de faire l’amour qu’elle n’avait compris les exigences de Sinclair. Elle était d’une constitution et d’une sensibilité trop délicates pour saisir une telle ferveur. Et c’était le respect qu’il avait pour elle qui amenait Gerard à chercher ailleurs ce genre de soulagement. — Oh, Gray, soupira-t-elle, ses doigts entortillant les cheveux de sa nuque. Il m’arrive de penser que tu le crois vraiment. Il se peut cependant que tu m’aimes autant qu’un homme tel que toi est en mesure de le faire. — Ne doute jamais de mon amour, répondit-il d’un ton ardent. Je t’aime plus que tout, Emily. Depuis toujours. Il dégrafa sa cape, l’ôta de ses épaules et la porta jusqu’au lit. Il entreprit de la déshabiller avec une efficacité tranquille. Pourtant, intérieurement, une douleur cuisante le taraudait. Emily était censée devenir son épouse, mais il était parti faire son tour d’Europe et à son retour, il avait trouvé sa petite fiancée mariée à un autre. Elle lui avait expliqué que son départ lui avait brisé le cœur et que les rumeurs de ses liaisons étaient parvenues jusqu’à elle. Elle lui avait aussi rappelé qu’il ne lui avait jamais écrit, ce qui l’avait amenée à penser qu’il l’avait oubliée. Gerard savait que sa mère avait œuvré pour semer le doute dans l’esprit d’Emily, puis veillé jalousement à l’entretenir. Aux yeux de la marquise douairière, la jeune fille ne méritait pas son fils. Elle voulait le voir épouser une femme d’un rang plus élevé… Gerard projetait donc de faire l’inverse, pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Si seulement Emily avait eu foi en lui un peu plus longtemps, ils seraient mariés à présent. Et ce lit aurait été le sien, un lit qu’elle n’aurait pas eu besoin de quitter avant l’aube. Une fois nue, la flamme des chandelles conférant à sa peau laiteuse l’aspect luisant d’un bel ivoire, Emily lui coupa le souffle, comme chaque fois. Il l’avait toujours aimée, d’aussi loin qu’il se souvienne. Elle était si belle. Sa beauté n’avait cependant rien de commun avec celle de Pel, d’une sensualité charnelle et pleine de vie. Emily, elle, était plus délicate, plus discrète. Elles étaient aussi différentes qu’une rose et une marguerite. Gerard avait une prédilection pour les marguerites. Il approcha une de ses grandes mains de sa poitrine menue, la plaça sous son sein et le soupesa. — Tu n’as pas encore fini de t’épanouir, Emily, dit-il en remarquant leur plénitude accrue. Elle couvrit sa main de la sienne. — Gerard, dit-elle de sa voix mélodieuse. Il croisa son regard, et l’amour qu’il y lut fit gonfler son cœur. — Oui, mon amour ? — Je suis enceinte. Gerard marqua un temps d’arrêt. Il avait pourtant veillé à protéger leurs rapports. — Mon Dieu, Emily ! Ses beaux yeux couleur de myosotis s’emplirent de larmes. — Dis-moi que tu es heureux. Je t’en prie. — Je… commença-t-il d’une voix étranglée. Bien sûr, ma douce. Que va dire Sinclair ? ajouta-t-il cependant. Emily eut un sourire triste. — Il saura que l’enfant est de toi, mais il ne le refusera pas. Il m’a donné sa parole. D’une certaine façon, on peut dire que cela tombe à point nommé. Il vient de se défaire de sa maîtresse parce qu’elle était enceinte. Encore mal remis du choc, Gerard la fit s’allonger sur le lit. Elle semblait si fragile, si angélique, sur cette courtepointe de velours rouge sang. Il se débarrassa de son peignoir et s’étendit auprès d’elle. — Enfuis-toi avec moi. Gerard scella ses lèvres aux siennes, et la douce saveur de sa bouche lui tira un gémissement. Si seulement les choses avaient été différentes. Si seulement elle l’avait attendu. — Enfuis-toi avec moi, Emily, supplia-t-il. Nous serons heureux ensemble. Des larmes roulèrent sur ses tempes. — Gray, mon amour, dit-elle en prenant son visage entre ses mains minuscules. Tu es un tel rêveur, si passionné. Il effleura du bout du nez le sillon parfumé de sa poitrine, plaquant ses hanches contre le matelas pour tempérer son désir. Il devait faire appel à toute sa volonté pour contrôler ses instincts. — Tu ne peux pas me résister. — Ce n’est que trop vrai, murmura-t-elle en lui caressant le dos. Si j’avais été plus forte, nos vies auraient été bien différentes. Mais Sinclair… le pauvre cher homme. Je l’ai déjà assez humilié. Gerard pressa des baisers sur son petit ventre et pensa à son enfant, qui avait trouvé le moyen de se loger là. Les battements de son cœur s’emballèrent, comme s’il était soudain pris de panique. — Que feras-tu, si tu ne t’enfuis pas avec moi ? — Je dois partir demain pour le Northumberland. — Le Northumberland ! s’exclama-t-il en relevant la tête. Par Dieu ! Pourquoi si loin ? — Parce que c’est là que Sinclair souhaite se rendre. Les mains calées sous ses bras, elle l’attira contre elle et écarta les jambes pour l’accueillir. — Étant donné les circonstances, je ne puis refuser. Gerard avait l’impression de la sentir lui glisser entre les doigts. Il se plaça au-dessus d’elle et la pénétra lentement. Un grondement de plaisir lui échappa quand sa petite fente brûlante l’enserra étroitement. — Mais tu reviendras, dit-il d’une voix rauque. Sous l’effet du plaisir, Emily roula la tête de côté sur la courtepointe et ferma les yeux. — Mon Dieu, oui, je reviendrai, assura-t-elle. Je ne peux pas vivre sans toi. Gerard la serra contre lui et se mit à aller et venir en elle, tendrement. Il savait comment la caresser pour lui procurer le plus grand plaisir tout en réprimant sa propre frénésie. — Je t’aime, Emily. — Mon amour, soupira-t-elle, juste avant de céder à la jouissance dans ses bras. Cling. Cling. Isabel s’éveilla en gémissant. La teinte mauve du ciel et son état de fatigue lui apprirent que l’aube venait à peine de se lever. Elle resta allongée un moment, l’esprit embrumé, et tâcha de comprendre ce qui l’avait réveillée. Cling. La jeune femme passa les mains sur ses yeux, se redressa et tira sur sa chemise de nuit pour couvrir sa nudité. Un coup d’œil au cadran de la pendule, sur le manteau de la cheminée, lui apprit que Markham n’était parti que depuis deux heures. Elle avait espéré dormir jusque tard dans l’après-midi – et telle était toujours son intention, une fois qu’elle aurait dit son fait à son soupirant récalcitrant. Quel qu’il fût. Elle frissonna en approchant de la croisée contre laquelle de petits cailloux venaient frapper avec une irritante régularité, souleva le châssis de la fenêtre à guillotine et baissa les yeux sur le jardin. Elle soupira. — Si je dois être dérangée dans mon sommeil, déclara-t-elle, j’imagine qu’il est préférable que ce soit pour découvrir un minois aussi avenant que le vôtre. Le marquis de Grayson, la tête levée vers elle, lui sourit. Sa brune chevelure était étrangement ébouriffée et ses yeux d’un bleu soutenu étaient bordés de rouge. Il ne portait pas de cravate, et l’encolure de sa chemise ouverte révélait quelques poils bruns de sa toison. Il ne semblait pas non plus porter de gilet sous sa veste. Elle ne put s’empêcher de répondre à son sourire. Gray lui rappelait tellement lord Pelham, tel qu’il était quand ils s’étaient rencontrés, neuf ans auparavant. Ils avaient connu des jours heureux alors, même si ceux-ci n’avaient guère duré. — « Oh, Roméo, Roméo ! » récita-t-elle en s’asseyant sur le banc de la fenêtre. « Pourquoi es-tu Roméo ? » — Je vous en prie, Pel, l’interrompit-il dans ce grand rire qui n’appartenait qu’à lui. Laissez-moi entrer, voulez-vous ? Il fait un froid épouvantable. — Gray, soupira-t-elle en secouant la tête. Si je vous ouvrais ma porte, tout Londres le saurait dès demain. Partez avant qu’on ne vous voie. Il croisa les bras d’un air entêté, et l’étoffe de sa veste souligna la fermeté de ses bras et de ses larges épaules. Grayson était encore si jeune… Nulle ride ne déparait les traits de son visage. Il n’était encore qu’un tout jeune homme de tant de façons. Lord Pelham avait son âge quand il lui avait fait tourner la tête, et elle seulement dix-sept ans. — Je ne partirai pas, Isabel. Vous feriez mieux de me laisser entrer avant que je ne me donne en spectacle. À sa façon de projeter le menton en avant, elle sut qu’il mettrait sa menace à exécution – à condition qu’elle considérât qu’un homme tel que lui puisse constituer pour elle une menace. — Présentez-vous à la porte d’entrée, consentit-elle. Quelqu’un vous ouvrira. Isabel quitta le banc de fenêtre et ramassa son peignoir de satin blanc. Elle l’enfila, passa dans son boudoir et ouvrit les rideaux pour laisser entrer la lueur rosée de l’aurore. Cette pièce était celle qu’elle préférait, tendue d’ivoire rehaussé de vieil or, les fauteuils, la méridienne et les tentures présentant les mêmes tons. Mais sa préférence ne tenait pas à cette palette de couleurs tendres. Non, elle se rapportait plutôt à la seule touche de couleur vive des lieux : le grand portrait de lord Pelham qui ornait le mur du fond. Chaque jour, elle le contemplait et autorisait son amertume et son chagrin à refaire surface. Le comte n’en avait cure, évidemment. Il se contentait de lui renvoyer cet éternel et irrésistible sourire qui avait su gagner sa main. Isabel l’avait aimé, adoré même, comme seule une toute jeune fille en est capable. Pelham avait été un dieu pour elle jusqu’au jour où, alors qu’elle assistait à un divertissement musical donné par lady Warren, elle avait entendu deux femmes discuter des prouesses sexuelles de son époux. Elle serra les dents à ce souvenir. Près de cinq ans s’étaient écoulés depuis que Pelham avait reçu son juste châtiment au cours d’un duel contre un époux bafoué, mais Isabel n’avait pas oublié la morsure de trahison et d’humiliation qu’il lui avait infligée. Un léger grattement s’éleva à la porte. Elle donna l’ordre d’entrer et son majordome parut, le visage plissé de sommeil, l’uniforme ajusté à la hâte. — Le marquis de Grayson sollicite un instant de votre temps, milady, annonça-t-il avant de s’éclaircir la gorge. Il s’est présenté à la porte de service. Elle réprima un sourire, son humeur morose se dissipant à l’idée d’un Grayson hautain et arrogant se présentant à demi vêtu à l’entrée des fournisseurs. — Faites-lui savoir que je suis disposée à le recevoir. La surprise du majordome se limita à un subtil frémissement des sourcils. Une fois le domestique reparti, elle fit le tour de la pièce pour allumer les chandelles. Dieu qu’elle était lasse. Elle souhaita que l’entretien, aussi urgent fût-il, ne s’éternise pas. Repensant soudain à l’étrange conversation qu’ils avaient eue un peu plus tôt, elle se demanda si Grayson n’était pas un tant soit peu dérangé. La relation qu’ils entretenaient était des plus amicales, mais il n’avait jamais été question d’autre chose. Isabel s’entendait bien avec les hommes. Elle allait même jusqu’à les apprécier. Mais sa relation avec Markham avait imposé une certaine distance entre eux, celui-ci étant en outre le meilleur ami de Grayson. Elle venait d’ailleurs de rompre avec Markham, le charmant vicomte ayant commis l’erreur impardonnable de lui demander sa main pour la troisième fois. Malgré cela, et quel que fût le charme de Gray, celui-ci ne l’intéressait pas le moins du monde. Il était de la même trempe que Pelham – un homme trop égoïste pour mettre de côté ses intérêts et se soucier des autres. Elle sursauta quand la porte s’ouvrit derrière elle et se retrouva nez à nez avec une imposante incarnation de puissance virile. Gray plaça une main autour de sa taille et la fit tournoyer, tout en produisant cet éclat de rire qui n’appartenait qu’à lui. Un rire qui clamait qu’il se fichait de tout. — Gray ! s’indigna-t-elle en plaquant les mains sur ses épaules pour le repousser. Lâchez-moi ! — Ma chère Pel, répliqua-t-il, le regard allumé, je viens de recevoir la plus merveilleuse nouvelle. Je vais être père ! Isabel battit des cils, saisie de vertige, tant par le tournoiement qu’il lui faisait subir que par son manque de sommeil. — Vous êtes la seule personne au monde susceptible de se réjouir pour moi. Les autres seront horrifiés. Je vous en prie, Pel, souriez. Félicitez-moi ! — Je le ferai si vous me reposez. Le marquis s’exécuta, puis recula et attendit. Son attitude la fit rire. — Félicitations, milord. Puis-je connaître le nom de l’heureuse élue ? La joie quitta ses yeux bleus, mais son charmant sourire demeura. — Ma foi, c’est toujours vous, Isabel. Elle soutint son regard, tâchant d’évaluer ce qu’il entendait par là… et échoua. Elle lui fit alors signe de s’asseoir et fit de même. — Vous êtes tout à fait adorable, les cheveux ébouriffés par une nuit d’amour. Je comprends que vos amants se lamentent de la perte d’une telle vision. — Lord Grayson ! Isabel lissa sa chevelure. La mode était aux boucles courtes mais elle conservait, ainsi que ses amants, une préférence marquée pour les cheveux longs. — Je vous prie de m’exposer au plus tôt l’objet de votre visite. La nuit a été longue et je suis fatiguée. — La nuit fut longue pour moi aussi. Je n’ai pas encore fermé l’œil. Mais… — Puis-je vous suggérer de dormir sur votre étrange lubie ? Une fois reposé, les choses vous apparaîtront sous un autre jour. — Je n’en ferai rien, répliqua-t-il d’un ton obstiné en étendant le bras sur le dossier de la méridienne, adoptant une attitude pleine de grâce nonchalante. J’ai bien réfléchi. Les raisons qui prouvent que nous sommes faits l’un pour l’autre sont innombrables. Elle ricana doucement. — Gray, vous n’avez pas idée du degré de votre erreur. — Entendez-moi bien, Pel. J’ai besoin d’une épouse. — Et je n’ai nul besoin d’un époux. — En êtes-vous certaine ? riposta-t-il en relevant un sourcil. Je crois que cela vous manque, au contraire. Isabel croisa les bras et s’adossa au fauteuil. Que Grayson ait ou non perdu la raison, il l’intéressait. — Vraiment ? — Pensez-y. Je sais que vous avez tendance à vous attacher à vos amants, mais que vous finissez toujours par vous en défaire. Non par ennui – vous n’êtes pas ce genre de femme. Si vous les congédiez, c’est parce qu’ils tombent amoureux et se mettent en tête d’exiger davantage. Comme vous refusez de coucher avec un homme marié, vos amants sont libres et veulent tous vous épouser. Alors que si vous étiez déjà mariée… Gray laissa sa phrase en suspens. Elle le dévisagea un instant, puis battit des cils. — Et vous ? Que diable gagneriez-vous à contracter une telle union ? — J’y gagnerais énormément, Pel. Énormément. Je serais enfin libéré de toutes ces débutantes obsédées par le mariage. Mes maîtresses sauraient qu’elles n’ont rien à attendre de moi. Quant à ma mère… Il frissonna. — … ma mère cesserait enfin de me parler de mariage. En outre, je serais l’époux d’une femme qui, en plus d’être charmante et aimable, n’a pas la tête farcie de notions aussi absurdes que l’amour, l’engagement et la fidélité. Pour une raison aussi étrange qu’inexplicable, Isabel découvrit qu’elle appréciait lord Grayson. Contrairement à Pelham, Gray ne cherchait pas à lui faire tourner la tête avec des serments d’amour éternel. De plus, il semblait ravi d’être le père d’un bâtard, ce qui laissait supposer qu’il avait l’intention de subvenir aux besoins de sa progéniture. — Que faites-vous des enfants, Gray ? Je ne suis plus très jeune, et il vous faut un héritier. Son sourire éblouissant ressurgit. — Aucun souci, Isabel. J’ai deux frères cadets et l’un d’eux est déjà marié. Ils se chargeront de faire des enfants à notre place. Isabel laissa échapper un rire étranglé. Le simple fait qu’elle envisage une idée aussi fantasque… Mais ne venait-elle pas de faire ses adieux à Markham, la mort dans l’âme ? Le pauvre cher homme était fou d’elle, et elle avait égoïstement monopolisé ses attentions deux années durant. Il était temps qu’il trouve une épouse digne de lui, qui l’aimerait comme Isabel ne saurait jamais le faire. Sa faculté à ressentir une émotion aussi élevée était morte en même temps que Pelham, sur un terrain de duel, à l’aube. La jeune femme porta son regard sur le portrait du comte et s’en voulut des souffrances qu’elle avait infligées à Markham. C’était un homme bon, un amant attentionné, et un excellent ami. C’était aussi le troisième homme à avoir eu le cœur brisé à cause d’elle. Elle repensait souvent à lord Pearson, à la façon dont il avait été détruit par son rejet. Elle était lasse de tous ces sentiments froissés et regrettait amèrement d’en avoir été la cause, mais elle savait que son comportement ne changerait pas. Gray avait raison. En étant déjà mariée, elle trouverait peut-être enfin l’amitié sexuelle avec un homme qui n’attendrait rien de plus. Et elle était certaine que Gray ne se mettrait jamais en tête de tomber amoureux d’elle. Bien qu’épris d’une femme, il enchaînait les liaisons avec régularité. Comme Pelham, la constance et la faculté d’aimer étaient des notions qui le dépassaient. Le marquis se pencha en avant et prit ses mains. — Dites oui, Pel. Elle sut, en sondant les beaux yeux bleus qui la suppliaient, que Gray ne s’immiscerait jamais dans ses liaisons. Les siennes l’occuperaient bien assez. Il s’agirait entre eux d’un marché, rien d’autre. La fatigue avait peut-être altéré sa faculté de penser, mais moins de deux heures plus tard, Isabel se retrouvait dans la voiture de voyage de Grayson, en route pour l’Écosse. Six mois plus tard — Isabel, un instant de votre temps, je vous prie. Gerard observa la porte ouverte jusqu’à ce que la gracieuse silhouette de sa femme vienne s’y encadrer de nouveau. — Je vous écoute, Gray. — Seriez-vous libre vendredi soir ? Elle lui adressa un regard de feinte soumission. — Vous savez que je suis libre chaque fois que vous le désirez. — Soyez-en remerciée, mégère, répondit-il en souriant. Vous êtes trop bonne avec moi. Isabel s’approcha du canapé et s’assit. — Chez qui sommes-nous conviés ? — Les Middleton, pour le dîner. J’ai accepté de m’entretenir avec lord Ruppert, mais Bentley vient de m’informer que lady Middleton a également invité les Grisham. — Oh, fit Isabel en plissant le nez. Inviter votre maîtresse et son mari, sachant que vous y serez, est pour le moins retors de sa part. — En effet, acquiesça Gerard en contournant son bureau pour la rejoindre sur le canapé. — Votre sourire est diabolique, Gray. Vous ne devriez pas le laisser paraître. — Je ne puis m’en empêcher. Il encercla ses épaules de son bras et l’attira vers lui, retrouvant avec un plaisir trouble son parfum de fleurs exotiques. — Je suis l’homme le plus heureux de la terre et j’ai l’intelligence de le savoir. Avez-vous seulement idée du nombre d’hommes qui rêvent de vous avoir pour épouse ? Elle rit. — Vous êtes un incorrigible prétentieux. — Et vous adorez cela. Notre mariage a fait de vous une figure de renom. — D’infamie, vous voulez dire. Je suis devenue « la femme d’âge mûr qui se repaît de l’endurance du jeune étalon ». — Qui se repaît de moi… murmura-t-il d’un ton rêveur en effleurant une mèche de sa flamboyante chevelure. J’aime assez l’image que cela suggère. Un coup discret frappé à la porte leur fit tourner la tête en même temps. Un valet se tenait sur le seuil. — Oui ? s’enquit Gerard, agacé d’être interrompu au cours d’un des rares moments de répit partagés avec son épouse. Isabel était si souvent accaparée par ses thés et autres absurdités féminines qu’il avait à peine l’occasion de jouir de son éblouissante conversation. Pel faisait scandale, certes, mais elle était aussi infailliblement délicieuse et, surtout, marquise de Grayson. La haute société avait beau murmurer dans son dos, elle ne lui fermerait jamais ses portes. — Un courrier spécial est arrivé, milord. Gerard tendit impatiemment la main. Dès qu’il eut saisi la missive, la vue de l’écriture familière lui tira une grimace. — Seigneur, quelle mimique ! s’exclama Isabel. Je ferais mieux de vous laisser. — Non, dit-il en faisant peser son bras sur ses épaules pour l’immobiliser. C’est de la marquise douairière, et quand j’aurai achevé de la lire, j’aurai besoin de tout le réconfort que vous seule savez me procurer. — Je veux bien rester, si tel est votre souhait. Rien ne m’appelle avant plusieurs heures. Souriant à l’idée de ce temps qu’il allait passer en sa compagnie, Gerard décacheta la lettre. — Nous pourrons jouer aux échecs, suggéra-t-elle avec un sourire malicieux. Il eut un frisson exagéré. — Vous savez combien je hais ce jeu. Tâchez de trouver une occupation moins susceptible de provoquer mon ennui. Il reporta son attention sur le billet que lui avait fait parvenir sa mère et le parcourut d’un œil distrait. Toutefois, quand il atteignit le paragraphe qui semblait avoir été ajouté à la façon d’un post-scriptum, il ralentit sa lecture. Gray connaissait assez sa mère pour savoir qu’il s’agissait d’une manœuvre habilement calculée. Elle ne trempait jamais sa plume dans l’encrier qu’avec l’intention de blesser, et elle était furieuse qu’il ait épousé la scandaleuse lady Pelham. Les mains de Gerard se mirent soudain à trembler. … fort dommage que l’enfant n’ait pas survécu. Il s’agissait d’un garçon robuste et parfaitement formé, avec des cheveux noirs, contrairement à ceux des parents, tous deux blonds. L’enfant était trop corpulent pour la nature gracile de lady Sinclair, selon le médecin. Elle s’est vidée de son sang plusieurs heures durant. Un spectacle insoutenable, m’a-t-on rapporté… Gerard cessa de respirer et se sentit gagné par le vertige. L’élégante écriture employée pour narrer ces horreurs se troubla devant ses yeux, au point qu’il devint incapable de la déchiffrer. Emily. Sa poitrine devint brûlante, et il sursauta lorsque Isabel appliqua des tapes contre son dos. — Respirez, sacrebleu ! ordonna-t-elle d’une voix soucieuse, quoique pleine d’autorité. Que diable raconte votre mère ? Donnez-moi cela. Sa main mollit, et les feuillets se répandirent sur le tapis. Il aurait dû se trouver auprès d’Emily. Quand Sinclair lui avait retourné ses lettres encore scellées, il n’aurait pas dû se contenter d’envoyer un ami l’assurer de son soutien et de ses vœux. Il connaissait Emily depuis toujours. Elle était la première fille qu’il ait embrassée, la première à qui il ait offert des fleurs ou qui lui ait inspiré un poème. Il ne pouvait se souvenir d’un temps où cet ange à la blonde chevelure ne se soit pas trouvé mêlé à son existence. Et maintenant elle était partie, pour toujours, tuée par son appétit charnel et son égoïsme. Sa chère et tendre Emily méritait infiniment mieux que ce qu’il lui avait donné. Un léger bourdonnement parvint à ses oreilles, et il pensa qu’il s’agissait peut-être de la voix d’Isabel qui serrait étroitement sa main. Il tourna la tête, laissa aller sa joue contre sa poitrine et pleura. Il pleura tant que le corsage de sa robe fut bientôt trempé et qu’un tremblement d’inquiétude saisit les mains qui caressaient son dos. Il pleura jusqu’à ce qu’il n’en fût plus capable et maudit ses larmes tout du long. Ils n’assistèrent jamais au dîner des Middleton. Plus tard ce soir-là, Gerard ordonna qu’on fît ses malles et prit la direction du Nord. Il ne revint pas.
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